Le salaire des poètes

Ils et elles sont écrivains, poètes, plasticiens, performeurs, enseignants, éditeurs… de tous âges mais plutôt jeunes, de toutes conditions mais plutôt peu fortunés, d’un seul pays, la France, aujourd’hui, depuis 2013. Combien gagnent-il et comment ? Combien dépensent-ils et comment ? Quel est leur rapport à l’argent ? Quel regard ont-ils sur les inégalités criantes de revenus de notre société ? Christophe Hanna les a tous interrogés pour composer un essai personnel et sobrement intitulé Argent.


Christophe Hanna, Argent. Amsterdam, coll. « L’ordinaire du capital », 264 p., 20 €


Le livre est une enquête, mais pas tout à fait comme les autres. Il n’a ni introduction ni conclusion, mais la page titre, le nom de la collection, « L’ordinaire du capital », et le sommaire tiennent lieu des deux et ont valeur de manifeste. Le sommaire est un diagramme de statisticien, soit un classement par tranches de revenus, en ordre croissant, des personnes interrogées. Page de gauche, quelques lignes indiquent que l’auteur est enseignant de littérature, écrivain et « rédige des rapports informatifs en inventant des formes procédurielles ». Le lecteur peu familier de ce type de langage en inférera que cet essai est en effet un rapport, qui fournit de très riches informations, concrètes et chiffrées, sur la situation des poètes contemporains, et ce en évitant le style de l’étude rébarbative pour adopter une forme plus inventive, quoique systématique, donc procédurielle.

De fait, chaque interlocuteur est appelé par son prénom suivi de ses émoluments mensuels, le tout attaché, comme dans une adresse mail, et en gras. C’est ainsi que le livre est ponctué de Christophe254, Stéphane1330, Sébastien5500… Le truc est plus qu’un gimmick : un maniérisme percutant et plutôt original ; une façon de préserver l’anonymat des personnes interrogées – plus ou moins, car le texte est parsemé d’indices ; un refrain qui fait poésie, ronde peu légère car le sujet ne l’est pas ; un slogan : mon nom égale mon salaire.

L’ensemble forme un théâtre documentaire dont les acteurs ne jouent pas, tous ou presque amis, relations, connaissances, parents de l’auteur. Qui propose un panorama particulièrement éloquent de la situation économique et financière de ceux qui font l’art/l’écriture contemporain/e française aujourd’hui. Reporter du quotidien, Christophe Hanna n’a pas la position d’un scientifique, il parle des siens et de lui, s’exprime à égalité et convainc largement. Les entretiens qui sont la matière première du livre ont disparu et ne figurent pas en propre. Le ton descriptif, l’écriture, sa blancheur, sa neutralité, le temps présent, l’absence de vocabulaire abstrait ou conceptuel, le refus des effets et l’absorption d’une langue pratique et ordinaire : le tout crée une voix particulière, vivace, détachée mais proche, très engagée sans l’être.

Christophe Hanna, Argent

Christophe Hanna, archives de l’auteur

L’enquête nommée Argent est une forme d’approche hyper-réaliste, fondée sur un vrai travail d’investigation (l’auteur a commencé ses entretiens en 2013), agencée comme une partition sérielle, qui cherche à relier les lignes parallèles que sont l’analyse, le documentaire, et un certain type de poésie, dit-il, une forme. L’expérience est soulignée par la présence de nombreuses images et photos noir et blanc : reproductions de courriers, de factures, de notes de frais, d’objets usuels, de cartes de presse… multiples artéfacts sans intérêt en soi, signes de rien sinon de la quotidienneté prosaïque de l’être-artiste et poète.

Le panorama est intéressant parce qu’il est large, l’enquête est précise, fouillée, animée, le récit qui en est le fruit se lit étonnamment bien et ne pâtit guère du sentiment de répétition qui menace ce type d’entreprise. Géographiquement, il quitte Paris et s’installe à Marseille, Toulon, Lyon ou Villeurbanne. Professionnellement, il évoque aussi bien une jeune stagiaire de maison d’édition à Arles – facile à identifier et brossée en quelques traits crus –, un ancien banquier qui a décidé de vivre de son écriture, un critique littéraire victime du plan social de Libération, un écrivain reconnu, invité, institutionnalisé, fortuné en comparaison de ses pairs, miséreux au regard du CAC40. 5500 par mois est le maximum, à quelques exceptons près, voilà pourquoi Pénélope3900, située dans la tranche supérieure, fit scandale il y a deux ans.

Tous les cas de figure sont présents, du moins beaucoup. Tous sont dans la gêne, comptent, complètent des revenus insuffisants pour se loger et se nourrir par des expédients, des bourses, des aides amicales, familiales ou institutionnelles, chapardent quand il le faut (nourriture, disques, livres). Peu s’en plaignent. La majorité prisent avant tout la liberté. Quelques-uns s’indignent des inégalités de revenus criantes de nos sociétés, mais beaucoup les acceptent, nuancent, parlent de « différences » de revenus, estiment que ce sont des « choses [qui] existent depuis toujours », sans doute forts de ce que Christophe Hanna appelle « le côté kamikaze social des poètes ».

Ils sont plusieurs à affirmer le choix courageux mais évident à leurs yeux d’un mode de vie qui se fiche de l’argent, des riches, de la thésaurisation en général. Raymond1500 propose de réhabiliter le mépris car « les riches et les puissants nous possèdent parce qu’on ne les méprise pas totalement ». Il n’a pas tort, c’est un prêté pour un rendu, mais la vie matérielle est là, qu’il faut assurer. Nadja, infirmière dans un EPHAD où Astrid a fait un stage de danse, le formule avec la sagesse d’une maxime classique : « Aimer son travail contribue à rendre peu dépensier. »

Christophe Hanna, Argent

Argent n’est pas un ouvrage de sociologie au sens disciplinaire. Répondant à son éditeur qui use de la notion de « champ littéraire », Christophe Hanna éreinte les sociologues qui font « comme si les paroles étaient transparentes ». Le coup de patte est inattendu alors que son enquête (un terme donc sujet à caution) est de toute évidence fondée sur l’hypothèse d’une transparence absolue, un idéal moral parfaitement contemporain. La parole des interlocuteurs est supposée sincère et leur bourse est passée au scanner, sans fard.

À l’un de ses interlocuteurs, Christophe Hanna préfère présenter son projet comme une série d’« entretiens pour composer quelque chose comme un poème ». La déclaration est ambitieuse. Le lecteur sait depuis longtemps que la poésie n’est pas, n’est plus l’art de composer un sonnet. Le sens de « poésie » est infiniment large, mais est-il vraiment aussi extensible que du chewing-gum ? Nous répondrons, avec Jean2529 et avec exaltation, que « la poésie est l’espace absolu de la gloire ».

Enfin, le lecteur peut aussi reprocher à ce livre, ici ou là, un sentiment d’entre-soi, l’impression que l’auteur parle d’un monde étroit, codé, qu’il s’adresse à un public qui reconnaîtra les siens derrière certains prénoms dûment anonymisés. Ce sont des nuances, il reste une traversée vivante, signifiante, très humaine. Argent intéresse et offre une vraie matière à penser. Il montre l’envers du décor d’une population française très spécifique, qu’un artiste d’origine arménienne chanta sous le nom de « bohème », en un temps où l’art a souvent des allures de marché boursier mondial, et la poésie des allures de loup au cou pelé, celui de la fable « Le Loup et le Chien ».


Cet article a été publié sur Mediapart.

Cécile Dutheil

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