Déjà perdue pour la société

Jean-François Laé retrace dans Une fille en correction – Lettres à son assistante sociale (1952-1965) l’histoire d’une maternité hors mariage dans les années 1950, dans un contexte de pauvreté et d’enfermement. Dans un récit qui suit au plus près les ruptures dans la vie de Micheline Bonnin, le sociologue parle d’existences vulnérables et de résistance face au pouvoir qui s’immisce partout.


Jean-François Laé, Une fille en correction. Préface de Philippe Artières. CNRS éditions, 261 p., 22 €


Philippe Artières évoque dans la préface d’Une fille en correction la « clairière d’intelligibilité » qu’ouvrent les travaux du sociologue Jean-François Laé pour les historiens et les anthropologues. Mais ce ne sont pas les seuls historiens et anthropologues qui trouvent dans la démarche de Jean-François Laé la clarté nécessaire pour travailler et enrichir leurs perspectives ; ce sont aussi tous ceux qui, curieux de comprendre des trajectoires, des destinées ancrées dans une réalité sociale, historique, géographique, s’immergeront avec passion dans la lecture d’Une fille en correction. On est certes conscient de lire un essai de sociologie, mais la démarche de Jean-François Laé, son écriture, son habileté à entremêler les documents et ses analyses rendent la lecture d’Une fille en correction prenante et émouvante, sans pour autant déroger aux exigences de la discipline. Sa pratique de ce que l’on appelle la sociologie narrative permet de donner chair et vie aux existences qui seraient passées totalement inaperçues, pour révéler des fonctionnements sociaux d’une violence inouïe.

En 2015, Jean-François Laé trouve, dans le sous-sol d’une association chargée de l’enfance, des étagères en acier croulant sous les dossiers, du « vieux papier » dont la directrice du Service de protection de l’enfance d’Avignon veut se débarrasser. Frémissements d’émotion et d’excitation du chercheur qui craint de ne pas savoir quoi dégager de ce fatras. C’est de là que surgira le dossier Bonnin. D’où émerge ensuite Micheline Bonnin, « grande, costaude avec un fort caractère, fille d’une famille pauvre de Pernes-les-Fontaines (Vaucluse) ; ce bourg de 4000 habitants. La mère n’est pas commode, dit-on. Le père a fait de la prison. Micheline a un frère aîné, Christian, et une sœur cadette, Malika. » C’est la particularité de Micheline, mentionnée dans la dernière phrase du rapport confidentiel, qui fera d’elle, inévitablement, le sujet du livre que nous lisons : « BONNIN Micheline étant donné son âge 20 ans 7 mois et sa situation ne peut faire l’objet que d’un placement en maison maternelle – Elle a été acceptée à la Maison Maternelle de la Roseraie à Marseille, il est peu probable qu’elle y demeure – Il est trop tard pour essayer de la transformer. »

Mais il n’est pas trop tard pour Jean-François Laé qui, à partir d’un dossier comportant 160 lettres écrites entre 1953 et 1970, quelques photographies et cartes postale, entreprend le récit de l’histoire de Micheline Bonnin, enceinte à 20 ans et placée, et d’Odile Rouvat, l’assistante sociale auprès du tribunal en charge du dossier. Une fille en correction, c’est l’histoire de Micheline traversée par celle de compagnes d’infortune qui ont eu à supporter les mêmes épreuves, les mêmes humiliations. Ce sont ces photos que le sociologue exhume des dossiers d’Odile Rouvat, ce trombinoscope composé de 52 visages, cette succession de « 52 photos en noir et blanc [qui] mène sur un même récit, le récit des filles rebelles, vite écartées de leur famille : anges ou diablesses, en bout de course, elles atterrissent dans ce bureau qui sent la cire d’abeille. » Et ce « rituel photographique » est la première étape d’une succession de moment où elles sont livrées au regard d’autrui, au pouvoir d’autrui, intimité volée ou violée, comme le leitmotiv de ces existences mises à nu.

Jean-François Laé, Une fille en correction

© Archives personnelles

Micheline et Odile deviennent des personnages sur la scène de la « maternité sociale », « une histoire des femmes qui encercle l’indocile jeune fille », lorsque s’emboîtent les maternités, pourtant séparées statutairement et juridiquement. La question de la « maternité sociale » est passionnante dans ce qu’elle dit des pouvoirs qu’elle sécrète et engendre : « Tous les regards s’enroulent autour du ventre déviant. Traverser le corps, calmer l’érotisme excessif, écarter les réputations sulfureuses, signaler l’impudeur publique, tous ces objectifs ont donné naissance à un ensemble de techniques : du placement des mères seules au placement des enfants ; de l’adoption des enfants abandonnés à la recherche de paternité ; de l’habillement des mères indigentes aux nourrices surveillées ; du cabinet médical avec consultations prénatales, des services antivénériens aux visites des accouchées dans les hôpitaux, sans oublier les enseignements de puériculture. » Et c’est toujours en comptant avec le secret, et la honte bien entendu, la violence étant bel et bien la conséquence de l’échec à cacher ce qui a trait au corps féminin. Si le sexe est une menace, le bannissement familial est sa contre-menace. Jean-François Laé montre que « faire une mère » est en réalité un programme, dans un « dispositif à double capture des corps des jeunes filles, un discours sur les entorses qu’il faut montrer et des mécanismes pour les soustraire immédiatement de la vue. Dans cette figure, la famille est un dispositif de postpénalité qui sert à enserrer les corps de concupiscence, corps de désir, corps agités que l’on nomme aussi “ caractériels”, c’est-à-dire troublés. »

Le travail de Jean-François Laé donne consistance à l’invisible, non pas seulement à ces existences oubliées, ces « existences faibles », mais également aux spécificités uniques de cette existence en particulier, celle de la fille jetée dehors, la fille qui supplie sa mère de lui envoyer un peu d’argent pour acheter du savon pour laver son enfant, et qui n’obtient comme réponse que le silence. Demandes lancinantes et vaines. Micheline est en butte au bannissement. Le désaveu maternel est là dans toute sa cruauté. On pense au Génie la folle d’Inès Cagnati car, comme elle, Micheline Bonnin est bouleversante dans son mélange de vulnérabilité et de rébellion. Entre Odile Rouvat et Micheline Bonnin se « glisse un pan de consistance affectif, un soubassement invisible et d’autant plus solide qu’il est imperceptible », et c’est cette tendresse qui se dit dans les plis d’une correspondance, dans des griffonnages et des demi-mots qui avaient besoin, pour être mis en lumière, d’une autre tendresse, celle si précieuse du regard du sociologue.

Gabrielle Napoli

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