Des Lilas à Trieste

« Elle est vivante » : cette phrase revient comme un leitmotiv dans la première partie de Ça raconte Sarah, le roman de Pauline Delabroy-Allard. « Elle est morte. » C’est à la fois une exclamation et une interrogation qui se répète à Trieste, ville où la narratrice trouve refuge, dans la seconde partie du roman. On pourra se demander qui est ce « elle ».


Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah. Minuit, 192 p., 15 €


Elle, c’est Sarah. Ou bien c’est la passion qui l’unit à la narratrice. La « morte » est indistincte, difficile à identifier, comme l’est le corps malade allongé près de celui de la narratrice, en prologue. Il fait chaud et on n’ose bouger, de peur de réveiller celle qui dort ou se meurt. On ne saura jamais qui est mort, de qui la narratrice porte le deuil dans cette ville des confins qu’est la cité d’Umberto Saba indirectement évoqué, puisque celle qui raconte habite via del Monte. Le roman repose pour partie sur cette indécision permanente, sur les silences et les ellipses, et c’est l’un des éléments de la tension qui habite ce texte, du début à la fin.

C’est donc l’histoire d’une passion amoureuse, d’une passion qui dévore, qui dévaste, qui obnubile et transforme un ciel de printemps. Au début, la narratrice est une petite chose fragile. Elle vit seule avec l’enfant qu’elle a eu d’un homme parti un jour, comme ça. Elle est professeur documentaliste et mène sa petite vie. Elle a bien un « compagnon » mais cela semble plus relever de la convention que de l’amour ou même du désir.

Et puis une « brèche ». Elle est invitée à une soirée un peu guindée, renverse un verre de vin sur le tapis, provoquant l’irritation de l’hôte, et voit surtout débouler une femme excessive en tout : elle parle fort, beaucoup, trop. « Elle sent le cuir bleu et le désir orageux », notera à son sujet la narratrice, bien plus tard. Pour le moment, en ce soir de réveillon, c’est l’agacement qui l’emporte : Sarah lui déplait. On songe à la Bérénice d’Aurélien, dans le roman d’Aragon. Pas vraiment par hasard. Aragon est cité en exergue du roman, avec Annie Ernaux. Mais c’est Aragon poète, celui qui chante les lilas, et on verra pourquoi ce lien avec la poésie n’est pas innocent.

Pauline Delabroy-Allard, Ça raconte Sarah

© Catherine Gugelmann

Les deux jeunes femmes se revoient ; elles s’aiment. Les saisons défilent, que nous suivons en regardant le ciel, ou les lilas, ou bien encore des magnolias. Bientôt les amantes ne peuvent plus se séparer. À ceci près que Sarah est un être en perpétuel mouvement. On pourrait dire en perpétuelle fuite. Elle est violoniste, joue dans un quatuor, voyage beaucoup. Dans une belle et longue phrase, comme un travelling qui emporte derrière la narratrice, laquelle poursuit elle-même Sarah, on voit défiler les halls de gare et d’aéroport, on court, on se précipite, on se dit au revoir sur un quai, et c’est toujours le même déchirement de se quitter. Sarah est vivante, et gourmande, et curieuse de tout, elle « dévore ». Le verbe revient, qui renvoie à la fois à l’amour de la vie, des fruits d’été, du vin, des fleurs, et à la façon dont elle avale la narratrice, son amante. Elle est souffle et elle est soufre, écrit d’elle celle qui l’aime. Cette oscillation en dit long sur la jeune musicienne. Il faut entendre Sarah, et écouter le texte qui la chante. Pauline Delabroy-Allard pratique depuis longtemps la poésie. Elle en aime le formalisme, en ce qu’il donne la contrainte et l’élan. Elle joue sur le rythme et, si l’on est dans la vivacité en première partie, une forme de lenteur s’installe quand la narratrice fuit à Trieste, erre dans la ville, du côté de la mer, fascinante, lumineuse, ou du côté des vieux bâtiments qui rappellent le passé multiculturel de cette ville : la Slovénie, l’Autriche-Hongrie (celle de Svevo, par exemple) et bien sûr l’Italie se mêlent dans ces rues d’un autre temps. Et s’il fallait citer un poète, ce serait Franck Venaille qui consacra autrefois à la ville un très bel essai.

Parfois aussi, l’arrêt est provoqué par des sortes de notices objectives, sur Les Lilas, la ville qu’habite Sarah, sur Trieste, sur des mots comme « passion » ou « latence », pour lequel chacune donne sa définition. Il faut reprendre son souffle, s’arrêter, mettre un peu de distance. Avant de repartir.

Le rythme, c’est aussi celui que créent les répétitions. La narratrice reprend un mot, une expression d’apparence figée, comme le « pareil, exactement pareil » des enfants qui découvrent ce qui les unit, et elle varie, infléchit, pose la note qui tout à coup ouvre le texte autrement. Pauline Delabroy-Allard aime les mots, les mots les plus simples dont les jeux sonores enchantent d’un rien. Le SPAR, chaine de magasins commune en Italie, devient l’injonction « Pars ! » Le mot « aperto », « ouvert », devient « apeurto », et c’est sans doute ce que ressent cette femme seule, qui a jeté son téléphone portable et s’est fait voler son portefeuille en ville.

La passion amoureuse fait que tout devient signe, que plus rien n’est innocent. Une douleur au cœur vient de ce qu’on a le « cœur gros ». Et c’est le cœur, ou plutôt ce qui le recouvre, qui est atteint en Sarah : cancer du sein. À Marseille, la narratrice croit se remettre des affres de la liaison en se rendant rue Consolat, comme il existe, dans Venise où elle s’arrête, une piazza della Consolazione. Mais elle ne peut oublier Sarah ; une banale chanson de Piaf l’y ramène. Et plus encore le quatuor de Schubert La jeune fille et la mort, écouté en boucle dans son exil. Musique toujours, qui unit les amantes, qui rappelle le bonheur comme les tourments. C’est aussi Beethoven, et Brahms, et « India Song », dont la ritournelle envoûtante nous est commune, à toutes et tous, qui lisons ces pages d’une fraicheur étonnante, d’une gravité qui demeure. Gravité des classiques : l’auteure use d’une langue précise – et l’épigraphe d’Annie Ernaux est une piste –, respecte un cadre des plus classiques, tant dans la construction que dans le choix du registre. Le vieux lecteur que je suis est content (coquetterie conservatrice) qu’on n’écrive pas en style SMS et qu’on ne s’appelle pas sans cesse sur le portable. On est plus près de Racine, de Proust ou de Duras, et heureusement, on entend la voix nouvelle d’une jeune femme !

Ça raconte Sarah a à la fois la liberté du premier roman qu’il est et la rigueur formelle d’une œuvre construite.

Norbert Czarny

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