La langue de l’eau

Emmanuelle Pagano termine son exploration des rives par celles de l’Atlantique et d’un étang nommé Caspienne. Au manettes d’un sous-marin, David Gareau entame une ultime remontée à la surface de l’océan, pendant qu’un pêcheur nommé Jonathan Bonnefonds observe la lente vidange de l’étang. Ces deux mouvements aquatiques simultanés concluent une trilogie romanesque et poétique où les paysages et le langage d’eau résonnent dans la vie des hommes et des femmes qui les façonnent.


Emmanuelle Pagano, Serez-vous des nôtres ?. Trilogie des rives, III. P.OL, 470 p., 20 €


Depuis le premier tome de cette formidable Trilogie des rives, Ligne & Fils (2015), où l’on suivait le long de deux rivières l’histoire d’une lignée ardéchoise liée au travail de la soie, jusqu’à Serez-vous des nôtres ? en passant par Saufs riverains (2017), Emmanuelle Pagano, à la manière d’une archéologue des océans, des étangs et des rivières, exhume de l’eau les itinéraires d’hommes et de femmes, les souvenirs et les secrets de famille. Ce mouvement du dedans vers le dehors, des dessous aux dessus, des profondeurs à la surface, anime jusque dans ses moindres détails et recoins Serez-vous des nôtres ?, et s’articule avec grâce à l’ensemble de la trilogie.

Dans un premier contrechamp de ce mouvement, aquatique, psychologique et corporel, on aperçoit celui de l’ennoyage et du recouvrement qui animait Sauf riverains. Dans un second contrechamp, se révèle le mouvement linéaire des rivières ardéchoises de Ligne & Fils. Ainsi se dévoile l’architecture de la Trilogie des rives : l’eau des rivières qui coule du haut des montagnes vers les vallées et ses rives habitées, l’eau qui déborde des lacs et menace d’engloutir hommes et paysages, l’eau des océans ou des étangs qui se vide. Trois tomes pour trois temps, autour de ces mouvements parallèles, contradictoires ou simultanés. Mais Serez-vous des nôtres ? livre une vue d’ensemble de cette construction d’une œuvre romanesque et poétique, sous la forme d’une impressionnante chorégraphie de l’eau.

Serez-vous des nôtres ? n’est pourtant pas que le reflet superficiel d’une mouvement aquatique. La picturalité de ce roman de l’eau s’incarne dans un travail romanesque et psychologique, dont l’amitié fusionnelle et perdue entre Jonathan Bonnefonds et David Gareau constitue le nœud central. Les deux hommes, originaires de l’étang Caspienne près duquel Jonathan Bonnefonds a décidé de rester, à l’inverse de son ami David, sont liés par leurs familles à ces marécages, ces paysages d’eau plane et poissonneuse. Emmanuelle Pagano écrit la force du lien au paysage qui les rattrape sans cesse ; elle fait de cette « Caspienne » l’un des plus beaux espaces du livre : « Mais en revenant, aujourd’hui, il ressent avec quelle force le pays le tient encore dans ses bras de vase (…). La Caspienne bat dans son corps ». Avec finesse, elle souligne le rapport entre l’envahissement intérieur de ces paysages et l’amitié masculine inoubliable nouée au bord des étangs. Ensemble, à la lisière des forêts, ils imaginent et aiment d’amour fou les mêmes « filles de l’eau » : « David et Jonathan grandissaient ensemble dans leurs sortilèges, et leur attirance commune pour ces dames blanches, se précisant dans leurs corps, sommait leur évanescence de s’évanouir. »

Emmanuelle Pagano, Serez-vous des nôtres ?

Emmanuelle Pagano © Hélène Bamberger

Emmanuelle Pagano, qui rend hommage à Gaston Bachelard et à L’Eau et les rêves, explore particulièrement dans Serez-vous des nôtres la richesse métaphorique de l’eau. L’un des plus beaux passages du roman évoque ces contes et ces mondes merveilleux abrités par les étangs, alors transformés en des espaces oniriques et poétiques. Les feux follets se font lutins invisibles, fées, esprits : « Le mouvement de leur pas créait des turbulences dans l’air, nourrissant les génies aquatiques auxquels ils n’osaient pas parler. » Emmanuelle Pagano fait de l’eau un espace ouvert aux métamorphoses, et crée une atmosphère de rêve d’une grande richesse.

Cette évocation des légendes enfouies sous les étangs souligne encore davantage le lien entre les hommes et leurs paysages. Serez-vous des nôtres ? n’isole jamais l’homme de la nature ; c’est aussi là qu’il puise sa dimension politique, écologique : « Sans la réflexion des hommes, il n’y aurait pas eu d’étang dans ce paysage, il n’y aurait même pas eu d’eau, seulement de la vase, une fangeuse zone humide d’hiver, et de maigres foins brûlés en été. » Serez-vous des nôtres ? nous révèle combien l’eau nous habite, nous façonne, nous lie et nous délie. Emmanuelle Pagano insiste sur sa fragilité, la peur qui envahit les habitants face aux changements récents, et parvient à lier ces préoccupations écologiques et vitales aux histoires familiales, aux liens d’amour, aux secrets ancestraux. Le paysage, sa formation, sa structure, n’est pas un motif d’arrière-plan. Il est au contraire un moteur romanesque et poétique illimité : « On pouvait entendre, dans l’eau, les relations entre les hommes, les ententes, les arrangements, les conflits et les ressentiments. »

Entre l’océan Atlantique qui résonne comme la chambre d’écho des étangs, et la Caspienne, Emmanuelle Pagano invente une langue d’eau et de rêve. Celle-ci représente peut-être le lien le plus fort entre cette terre et ces hommes. C’est ce langage qui les rassemble, dans un même corps sensible, musical et pictural, où les histoires naissent, et où cette trilogie, unique en son genre, s’origine : « (…) bouige, bloute, brésil, coulée, courante, écrémé, égout, embreuvé, évière, saignée, marnière, réessuyé, vaisère, vidange. Les paysages eux-mêmes semblaient nés de tous ces mots aux consonances liquides, à moins que ce ne soit l’inverse. »


Cet article a été publié sur Mediapart.

Jeanne Bacharach

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