Un curieux roman noir de Jacques Laurent

De même qu’on connaît davantage Georges Simenon par ses Maigret, le nom de Jacques Laurent disparaît sous celui de Cécil Saint-Laurent, l’auteur à succès de Caroline chérie. En marge de ces best-sellers, l’un et l’autre ont écrit des romans exigeants auxquels ils attachaient de l’importance. A cela près que Simenon fut plus prolixe.


Jacques Laurent, Une sacrée salade. La Table ronde, coll. « La petite vermillon », 170 p., 7 €


Si les noms de ces deux auteurs me viennent de concert en ce début d’article, c’est qu’on retrouve, dans Une sacrée salade, une atmosphère à la Maigret : atmosphère poisseuse dans un commissariat un peu minable et inspecteur bonhomme. Celui de cette « salade » l’est d’ailleurs tant, bonhomme, qu’il se reproche de n’avoir pas la tête de son emploi : « Forbin savait qu’il avait une bonne gueule. Il se demandait s’il n’était pas un salaud à cause de sa bonne gueule. » Une inquiétude qui lui attire notre sympathie dès le début. Et la jeune femme qu’il interroge ? Nous la voyons avec ses yeux à lui, jeune et belle, effrontée, avec des lèvres lourdes et des cheveux bouclés.

De quoi l’accuse-t-on ? De s’être fait avortée. Le roman date de 1954. Souvenons-nous que la loi Veil date de 1975. Et c’est là qu’est la curiosité, l’intérêt du roman. À travers son inspecteur, Jacques Laurent, pourtant taxé de droite, défend le droit à l’avortement et pas seulement cela. Depuis ses dix-huit ans, Peny, la jolie prévenue, qui au moment des faits en a vingt-deux, n’est pas mariée, ne veut pas l’être et elle a des amants dont elle n’est, de surcroît pas toujours amoureuse. C’est ainsi qu’apparaîtrait Caroline chérie si on en relisait les aventures. Autrement dit, Jacques Laurent dépeint avec amour des femmes que la société de son époque réprouvait. Loin de lui pourtant l’idée d’écrire de la littérature engagée puisqu’au contraire il s’est élevé contre celle-ci en défendant le droit à la création.

Il est d’ailleurs probable que des livres comme celui-ci, comme Caroline chérie, comme Angélique Marquise des Anges, qui date de 1956, d’Anne et Serge Golon, aient contribué à l’évolution des mœurs de l’époque. « Le roman noir, écrit Jérôme Leroy dans sa préface, contrairement au roman policier, est un roman de la critique sociale ». Et Jérôme Leroy, plutôt catalogué, lui, à gauche, « communiste sans dogme, anar des chemins buissonniers » (Jean-Claude Raspiengeas, dans La Croix), poursuit : « (Jacques Laurent) a toujours été extrêmement en avance sur les préjugés de son temps. La liberté sexuelle, comme toutes les autres, n’était pas pour lui négociable. » À la question de savoir quelle réforme est la plus admirable Jacques Laurent répond : « La légalisation de l’avortement ». Élu à l’Académie française en 1986, mort en 2000, il a eu le temps de se réjouir du vote de la loi Veil.

Jacques Laurent, Une sacrée salade

L’inspecteur Forbin, en dépit de ses idées, de sa sympathie et même de son attirance pour la jeune femme (l’auteur joue sur la relation conflictuelle et quasi amoureuse des deux protagonistes), tente de lui faire avouer son « crime » (passible, en 1942, de la peine de mort) et du même coup celui du médecin auquel elle a fait appel après avoir essayé de résoudre seule le problème. Le suspense repose non pas sur la question de savoir si Peny est coupable mais si elle avouera. Et c’est probablement là que le roman est moins bon. Le lecteur, comme l’inspecteur, est vite convaincu que Peny est coupable, que son médecin l’est aussi, et qu’ils risquent beaucoup l’un et l’autre. Reste l’interrogatoire. Or la manière dont Forbin s’y prend pour obtenir des aveux et dont la prévenue se dérobe et résiste (seulement au début) ne rend pas le lecteur haletant.

Autrement dit, Jacques Laurent a envie de nous faire le portrait d’une jeune femme libre des années 50, telle qu’il en existait, et il ne s’en prive pas, quitte à ce que le duel entre les deux personnages n’ait pas tout à fait la tension voulue. Un livre mieux que sympathique, mais un portrait de jeune femme qui a le défaut d’avoir été composé de « l’extérieur » : ainsi, on ne comprend toujours pourquoi, grâce à quels ressorts, quels cheminements secrets, elle se livre aussi facilement et raconte sa vie avec délectation à un homme fasciné. Ce qui rend parfois son personnage factice, alors que celui de l’inspecteur, avec ses ombres et ses remords, est d’une ambiguïté plus convaincante.

Toutefois Jacques Laurent ne se réduit pas à un jugement sommaire puisque c’est un véritable écrivain. Son héroïne n’est-elle pas aussi capable de déclarer que les romanciers devraient décrire les terreurs et les joies de l’enfantement ? Ce qu’ils ne font pas puisque ce sont des hommes. Jacques Laurent, si. Il faut lui en savoir gré. Et aussi de son style, acerbe et efficace, de certaines réparties que ne désavoueraient pas les féministes actuelles : « Pour une fille d’aujourd’hui, le mariage n’est pas une panacée… Tant qu’à faire que de trouver des princes approximatifs qui se dévaluent en six mois, il vaut mieux les prendre pour amants. »

Pour Jacques Laurent, le comportement de son héroïne, qui revendique ses choix, s’oppose à une « société qui a l’air de préférer ce qui est pâteux à ce qui est vivant ». Un livre étonnant et courageux pour l’époque, un auteur à (re)découvrir.

Marie Étienne

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