Rome et la citoyenneté

Notre époque connaît d’importants mouvements de population. Ceux qui s’en inquiètent sont tentés de rappeler que la décadence et la chute de Rome seraient dues à de telles migrations dans lesquelles ils se plaisent à voir de « grandes invasions ». C’est oublier que l’extraordinaire longévité de l’Empire romain est allée de pair avec un élargissement incessant des conditions d’attribution de la pleine citoyenneté.


Patrice Faure, Nicolas Tran et Catherine Virlouvet, Rome, cité universelle. De César à Caracalla. 70 av. J.-C.-212 apr. J.-C. Belin, coll. « Mondes anciens », 872 p., 49 €


Le montrer et le faire sentir est l’objet de l’énorme et magnifique livre que publient trois historiens, Patrice Faure, Nicolas Tran et Catherine Virlouvet. C’est d’abord un bel objet, très lourd, certes, mais dont la lecture n’est pas pesante. Les éditeurs ont en effet souhaité qu’à peu près chaque page contienne une illustration en couleurs, carte, photo de monument, de paysage, d’œuvre d’art ou de pièce de monnaie. Ces illustrations sont toutes soigneusement commentées, si bien que leur pertinence est manifeste. Elle l’est d’autant plus que l’on n’a pas l’impression de retrouver une nouvelle fois telle statue inévitable. Si l’on n’échappe pas à celle de Marc Aurèle à cheval, on découvre aussi le buste en or de Turin et un portrait du futur empereur âgé de 17 ans, encore imberbe. On peut difficilement voir sans émotion ce qu’était exactement le site de Massada, ou bien, dans un tout autre registre, lire directement la Table claudienne de Lyon. Peuvent également être tenus pour des illustrations les nombreux extraits de textes anciens mis en regard de la narration des historiens, ainsi que les arbres généalogiques des diverses dynasties impériales, particulièrement utiles pour s’y retrouver entre filiations naturelles et adoptions chez les Julio-Claudiens.

Bref, on est là devant un beau cadeau à offrir plus que devant un ouvrage scientifique. Non qu’il manquerait de rigueur mais il n’apprendra pas grand-chose à ceux qui connaissent d’un peu près l’histoire romaine. Il y a des illustrations et pas de notes infrapaginales. Une fois reconnu le type de livre devant lequel on est, on peut applaudir à la réussite du projet éditorial. On peut aussi être sensible à l’insistance mise sur la question de la citoyenneté, puisque les dates retenues pour encadrer la période étudiée sont celles d’élargissements significatifs de la citoyenneté. En 70 av. J.-C., « l’ensemble des hommes libres de l’Italie péninsulaire accéda à la citoyenneté romaine » ; en 212, l’édit de Caracalla « généralisa ce statut dans tout l’Empire », généralisation que l’on peut aussi interpréter comme une extinction de la notion même de citoyenneté. Les auteurs parcourent donc ces trois siècles.

Patrice Faure, Nicolas Tran et Catherine Virlouvet, Rome, cité universelle. De César à Caracalla. 70 av. J.-C.-212 apr. J.-C

Même s’il fait se succéder quatorze grands chapitres, le livre est en fait composé de deux grandes parties assez nettement distinctes. La première, que l’on pourrait dire narrative, mène selon un ordre chronologique de Cicéron à la dynastie des Sévères et à l’édit de Caracalla. La seconde se présente comme une suite d’approches thématiques sur la guerre et la paix, les Romains et le monde, les conditions de vie dans l’empire des Césars, les relations sociales, la citoyenneté. Vient ensuite une partie plus courte qui, intitulée « l’atelier de l’historien », aborde des problèmes méthodologiques. Cette disparate est une des richesses du livre, qui intéressera aussi bien celui qui découvre cet édit de Caracalla que celui qui s’interroge sur la possibilité d’un lien entre la notion de romanisation et l’idéologie colonialiste de la fin du XIXe siècle ou la persistance du mythe impérial dans le fascisme mussolinien.

Celui qui croit bien connaître la suite des évènements doit avouer qu’il a beaucoup à apprendre dans la partie narrative aussi. Par exemple sur les fonctions du futur empereur Vespasien sous le principat de Claude, ou sur les séances sénatoriales de janvier 27 av. J.-C. au cours desquelles fut offert à Octavien le nom d’Auguste. On peut ainsi découvrir les conditions politiques dans lesquelles cela s’est fait, et aussi la signification de ce nom jamais porté jusqu’alors par aucun homme puisque « seuls les dieux et les lieux consacrés pouvaient être dits augustes, dans le sens de vénérables ». Ce mot qualifie un homme « dont le poids et l’influence sur la réalité sont supérieurs ». Est ainsi reconnue la suprématie d’Octavien, ce qui n’est pas surprenant, mais sans que ce soit un titre officiel, ce qui sauvegarde les principes républicains. On n’est pas censé avoir changé de régime. C’est d’un individu qu’il s’agit, à qui le Sénat reconnaît l’auctoritas et pour cette raison donne le nom d’Augustus, formé sur la même racine aug- qui porte le thème de l’augmentation, de l’accroissement, du rehaussement. De même, l’auctor est d’abord celui qui augmente, qui fait progresser. Ainsi s’éclaire la fameuse formule des Res Gestae inscrite sur l’Ara pacis : « Je l’ai emporté sur tous en auctoritas ». Et aussi l’origine de la distinction, alors tout juste ébauchée, entre auctoritas et potestas.

Dans un tout autre registre, on peut être sensible à la profondeur des réflexions sur les Gaulois. Le mythe de Vercingétorix si cher à notre IIIe République prend une autre couleur d’être rapproché de celui de la reine Boudicca dans l’Angleterre victorienne, ces personnages que leur lutte contre l’envahisseur romain a pu faire apparaître comme des figures fondatrices de nations qui étaient encore loin de naître. On peut même dire que la notion de Gaulois est une création romaine. D’abord dans le texte de César, puis, et surtout, dans l’organisation territoriale. Les Celtes qui habitaient la Gaule ne se vivaient pas comme Gaulois mais comme Arvernes, Éduens, Helvètes, Canetes, etc. C’est « la création des provinces romaines de Gaule [qui] est à l’origine du sentiment de leurs habitants d’être Gaulois et non plus Arvernes ou Éduens ». D’où le succès de la moderne notion de « gallo-romains », lorsque les instituteurs de la IIIe République reçurent pour tâche d’inculquer aux enfants le sens de la nation.

Patrice Faure, Nicolas Tran et Catherine Virlouvet, Rome, cité universelle. De César à Caracalla. 70 av. J.-C.-212 apr. J.-C

Le Forum, par Salomon Corrodi (1845)

L’histoire de l’élargissement de la citoyenneté entre la ville de Rome et la totalité de l’Empire est aussi riche d’enseignements sur la notion même de citoyenneté. Il va de soi qu’être citoyen romain ne conférait pas le droit de vote à l’élection qui déterminait tout, puisque les empereurs s’imposaient, éventuellement par décision du prince régnant et avec toujours l’exigence de complaire aux militaires. Il y avait toutefois un domaine dans lequel la citoyenneté politique s’exerçait : les affaires locales. Plus le pouvoir impérial s’apparentait à ce que nous appellerions une dictature militaire, plus la citoyenneté locale prenait d’importance. Même si l’administration romaine atteignit un perfectionnement inédit, le gigantisme de l’Empire rendait impossible un contrôle tatillon de tout ce qui se faisait ici et là. En pratique, l’Empire ne pouvait faire autrement que de reconnaître une large autonomie locale. Même en termes linguistiques, il n’était pas possible d’imposer une unité. Dans cette « construction impériale singulière qui servit, plus tard, de modèle à bien d’autres empires », il y avait place pour deux formes de citoyenneté qui se complétaient, celle dans la cité correspondant à un exercice politique bien plus concret que celle du niveau impérial qui était surtout un titre dont on se flattait.

Quand nos contemporains trouvent du charme à la décentralisation, ils retrouvent, à l’heure de la mondialisation, cette distinction entre la « petite patrie » et la « grande patrie ». Ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre que de le faire sentir. Il n’y a pas beaucoup à changer dans ces vers d’Ovide pour qu’ils nous parlent aussi de notre temps :

« Les autres peuples ont reçu une terre aux frontières définies.

Pour Rome, ville et univers ont la même étendue. »

Marc Lebiez

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