Le charme incongru de Doina Ioanid

Doina Ioanid nous a habitués au son de sa voix et à ses propos, nous en avons déjà parlé au moins deux fois dans ce qui a été notre Quinzaine littéraire.


Doina Ioanid, Le collier de cailloux. Trad. du roumain par Jan H. Mysjkin. Atelier de l’Agneau, 68 p., 17 €


Voilà qu’elle nous revient avec son léger bagage de textes moissonnés au cours de mois, d’années. Des considérations douces-amères, incongrues, qui se lisent toujours avec délectation.

Qu’est-ce qui donne tant de charme à ce qu’écrit Doina –  appelons-la Doina, maintenant qu’elle nous est familière. La concision des textes, et qu’ils soient des récits dont on attend impatiemment la chute en même temps qu’on se plaint de leur fin ? On suit les aventures de la jeune femme comme si elles étaient fabuleuses, alors qu’elles sont ténues, qu’elles ne sont provoquées que par de minuscules déplacements de sol ou de plafond par exemple, des rencontres anodines, des considérations mineures : « J’entre dans la douche, sans faire couler l’eau. Je regarde, perplexe, les traces d’écoulement. » De cette observation inquiète et minutieuse de la réalité, que va-t-il s’échapper ? Un fantastique feutré, teinté d’angoisse : « Les ténèbres montent des profondeurs de la tuyauterie et s’avancent vers la plante de mes pieds. »

Doina Ioanid, Le collier de cailloux

Doina Ioanid © Jan H. Mysjkin

On dirait que Doina a perdu quelque chose, qu’elle se déplace dans le noir, mains tendues en avant, pour démêler ce qui l’attend et être prête à l’affronter : « Le noir sous les paupières n’est jamais aussi compact et froid que le noir du dehors. C’est pour ça qu’on ferme les yeux des morts. » Elle a perdu son papy Dumitru et désormais elle se déplace « dans les rues comme un guerrier décapité ». Elle l’interpelle : « Dis-moi pourquoi, de nous deux, c’est moi la charogne ? » Et imagine qu’il s’est sauvé de son caveau et qu’il parcourt le monde. Après tout, les morts ont bien le droit d’avoir des appétits et de les satisfaire ! Elle le rêve et le prend avec elle la journée : « Je t’ai porté dans les rues printanières, bordées de magnolias et de glycines pour t’entraîner à ne pas t’en aller tout à fait. »

Doina est une femme qui ne veut pas grandir, une toujours petite fille, « obligée de faire comme si de rien n’était », à la recherche de ses désirs, « j’ai frotté ma peau jusqu’au sang, pour me défaire de tout ce que j’avais appris jusqu’à maintenant ». À force de se tourmenter et de réfléchir, elle finit par ressembler à « un homard bouilli ». Alors, pour se désenfiévrer, elle respire à plein corps l’odeur de terre humide, « si bien que demain je serai un jardin fleuri ou tout au moins un carré de tomates ». Avec elle, l’émotion n’enfle pas, elle conserve la distance de l’humour et de la dérision, un mélange qui fait mouche, qui emporte une totale adhésion.

Marie Étienne

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