Un mauvais rêve

Le jour où Le lambeau est paru, le principal quotidien français annonçait en une : « Syrie, la chute de la Ghouta renforce l’emprise russe ». Quarante-huit heures plus tard, Washington, Paris et Londres frappaient Damas. Trois ans et quatre mois plus tôt, le 7 janvier 2015, la guerre syrienne faisait déjà rage, et la salle de rédaction de Charlie Hebdo était mitraillée par deux terroristes aux cris de « Allah Akbar ! » Philippe Lançon, journaliste et fin critique littéraire à Libération et Charlie fut très gravement blessé. Il a eu la mâchoire arrachée, il a subi et subit encore de nombreuses opérations et des greffes. Il est officiellement considéré comme un blessé de guerre.


Philippe Lançon, Le lambeau. Gallimard, 510 p., 21 €


Le lambeau n’est pas un reportage de guerre. Le métier de reporter, Philippe Lançon avoue qu’il l’a abandonné en 1991, quand il a quitté Bagdad après avoir passé plusieurs jours cloîtré dans un hôtel avec des collègues. Il le dit en passant, à propos d’un tapis acheté sur place, ajoutant que « c’était une faute », et sans manquer de remarquer que « les futurs religieux de Daech étaient encore, ceux, laïcs, de Saddam. » Le lambeau est un témoignage, un vrai journal, écrit au fil des jours passés dans différents hôpitaux et au fil des travaux de reconstruction et de chirurgie que la médecine moderne permet. C’est un livre de chair, écrit par un homme de lettres, qui ne juge pas ou à peine ses bourreaux, dont le propos n’est pas de livrer de commentaire d’ordre politique ou historique.

De ce point de vue-là, Le lambeau est une chambre sourde. L’épreuve et la douleur obligent à se concentrer sur soi, sur son visage défiguré, sur les explications des médecins qui avancent à tâtons et et expérimentent. Philippe Lançon a la force d’affirmer le besoin de silence, le refus du brouhaha du monde, la condamnation de la logorrhée qui naît à chaque événement dramatique : « je me foutais des frères K. comme je me foutais des discours qui […] sous prétexte de sociologie ou de pensée, cherchaient déjà à les comprendre. » Les livres lus et remémorés parsèment ce journal et l’aident à tenir, mais il a l’honnêteté de reconnaître l’impuissance des mots : ils « permettent d’aller plus loin, mais quand on est allé si loin, d’un seul coup, malgré soi, ils n’explorent plus, ne font plus de conquêtes ; ils se contentent maintenant de suivre ce qui a eu lieu. »

Le livre est long, pourtant, et Philippe Lançon semble donner des verges pour se faire battre quand il dit en souriant qu’on lui a reproché d’écrire des articles trop longs. Faut-il rappeler que c’est le propre du genre dit journal, comme journalier, quotidien, égrené ? Faut-il rappeler que le temps de l’hôpital n’est pas le nôtre ? Qu’il est dilaté, allongé, même s’il est rythmé par un protocole dont l’auteur souligne le rythme serré et les bienfaits. « Ce n’est que par le quotidien hospitalier que j’ai pu apprivoiser ce qui avait eu lieu » dit-il. Trois ans et demi d’enfermement et de souffrances, c’est interminable, malgré la présence des parents, du frère, des amis proches, des aides-soignantes et des femmes.

Celle qui était sa compagne quand il a été abattu est une danseuse professionnelle : la barre qu’elle pratique souligne celle que le blessé doit s’imposer lui aussi. Le critique évoque la gymnastique qu’il faisait avant les attentats et avant d’aller travailler ; la discipline qu’implique d’être soigné pour blessures graves est bien plus dure, elle repose sur l’élan vital, sur la force de caractère et le courage, des qualités physiques et morales rarement désignées comme telles dans le livre mais bien réelles.

Philippe Lançon, Le lambeau

Philippe Lançon © Catherine Hélie

Un terme est marquant, paradoxalement, celui de « torpeur », que le critique utilise à propos de Michel Houellebecq et son « efficace ambiguïté », car il devait interviewer l’écrivain juste après l’attentat. Entre douleur et douceur, avec lesquelles elle rime, la torpeur pourrait également correspondre au sentiment que dégage la lecture du Lambeau. Curieusement, les livres du Philippe Lançon « d’avant »produisaient la même impression, y compris celui qu’il publia sous le pseudonyme de Gabriel Lindero, du temps de l’anonymat. Il est même étonnant, et rassurant, de voir la continuité et l’unité de style et d’humeur chez cet homme dont la vie a été coupée en deux, qui se découvre autre, pour qui tant de sujets de préoccupation, les siens et les nôtres, sont relativisés et brusquement transformés.

On retrouve sous sa plume de patient traumatisé, non seulement une forme de langueur, mais son talent de critique et de portraitiste. Les premières pages qui évoquent son métier remettent à sa place, c’est-à-dire celle de l’oubli probable, la critique et la majorité des ouvrages chroniqués. Le livre réserve quelques croquis percutants de personnages croisés en sa route : Jean-Edern Hallier à Bagdad qui « faisait don de l’événement à sa personne » ; Serge July déjeunant en solitaire et impressionnant le débutant Lançon par « sa cinéphilie, son goût pour Stendhal […] sa violence froide et son absence de sentimentalité » ; François Hollande qui lui rend visite à l’hôpital et trahit une « compassion qui ne renonce pas aux besoins de la légèreté ni aux bienfaits de l’indifférence ». Ces portraits sont peu nombreux, mais il serait dommage de ne pas les citer car ils égayent le quotidien du lecteur et celui du blessé.

La douleur est anesthésiée par la morphine, en partie, et celle-ci explique aussi l’impression très forte d’opposition entre le dedans et le dehors, ainsi que les visions récurrentes, « les deux jambes noires », « la cervelle de Bernard », qui sont l’écho du cauchemar vécu et racontées avec minutie, au ralenti, lequel n’est pas un effet de style mais la reproduction la plus mimétique possible de ce que l’auteur a vécu. Ces pages sont saisissantes, elles avaient été publiées en partie par Libération quelques pages jours après l’attentat, chacun y relève le détail qui le stupéfie le plus, souvent le plus concret et le plus terre-à-terre.

L’impression d’être un enfant qui écarte les doigts pour voir les méchants est celle qui nous a le plus marqués, sans doute parce que l’enfance, l’âge de l’innocence universelle, est régulièrement évoquée dans le livre : quand le grand blessé voit ses parents arriver depuis son « berceau », quand il sent ses dents pulvérisées comme les « osselets » auxquels il jouait, ou, plus tard, quand il fait l’éloge des Cubains, les seuls capables de «  prolonger aussi naturellement l’illusion de l’enfance dans l’amas de désillusions qui lui succédaient »… L’Amérique latine demeure présente chez celui qui affirme son amour et sa profonde connaissance de ce continent depuis toujours à travers ces articles.

Il y a dix ans, dans un contexte polémique, Philippe Lançon a publié un très bel éloge de Georges Bernanos, qui séjourna au Brésil. Dans Le lambeau, le critique, profondément et simplement athée, évoque la visite de l’aumônier dans sa chambre d’hôpital. Il souligne sa timidité et son silence de bon aloi, qui contrastent avec le fracas de l’époque. Ailleurs, il oppose la bienséance et la réserve de ses parents à « la malveillante bienséance » du monde culturel auquel il appartient, celle-là même que Bernanos a dépeinte de façon extraordinaire dans un de ses romans les moins connus, Un mauvais rêve. C’est presque un hasard, mais il nous a frappés, comme le presque-hasard qui a failli emporter l’auteur de ce Lambeau, singulier.

Cécile Dutheil

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