Une correspondance, une passion et un assassin corses

Un peu de temps à l’état pur révèle la genèse de La Passion de Maria Gentile : pièce en cinq tableaux, qu’on voit naître dans les courriels que s’échangent l’auteure, Marie Ferranti, et celui qui va lui en suggérer le thème, Jean-Guy Talamoni, à travers une correspondance qui mêle littérature et politique de façon parfois subtile, parfois non. Gallimard publie en même temps Histoire d’un Assassin, de Ferranti, qui signe avec ce texte un magnifique roman, une tragédie corse.


Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni, Un peu de temps à l’état pur : correspondance 2013-2017, Gallimard, 250 p., 20 €

Marie Ferranti, Histoire d’un assassin, Gallimard, 118 p., 12,50 €


Un peu de temps à l’état pur, puisque c’est ainsi que s’intitule la correspondance entre Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni, s’ouvre sur une préface de l’auteure et se referme sur une postface de l’homme politique, et le rapport entre la littérature, que l’une incarne dans ce débat, et le concret, dont l’autre porte la voix, est bien le thème qui sous-tend leurs échanges. Certes, la partition n’est pas si simple, et l’on découvre ainsi un Jean-Guy Talamoni érudit, conscient de ce que sont les enjeux d’une langue et d’une œuvre, pas simplement du point de vue politique, cela, on s’en doutait, mais surtout littéraire, on le voit traduire de la poésie corse et l’on comprend que son implication dans la genèse de La Passion de Maria Gentile ne s’est pas limitée à fournir un thème de commande. Mais nous y reviendrons.

Maria Gentile, l’héroïne de la pièce, est une figure de l’histoire populaire corse. En 1769, cette jeune femme de dix-neuf ans est fiancée à Ghjuvan Guidoni, lequel, en compagnie de quatre autres complices, participe à une conspiration. Les cinq hommes sont arrêtés, jugés à Bastia, condamnés, torturés et roués vifs — car tel était le sort de ceux qui se rendaient coupables de lèse-majesté —, puis laissés à pourrir au soleil sous bonne garde, afin d’empêcher qu’on les enterre. Maria Gentile, ne supportant pas cet ultime affront, brave les troupes d’occupation françaises pour donner une sépulture à son fiancé. L’histoire se termine bien. La jeune femme, graciée par les Français pour le courage dont elle a fait preuve, finira par épouser le frère de son fiancé et lui faire onze enfants.

C’est Talamoni qui parle de cette histoire à Ferranti, laquelle voit aussitôt en l’héroïne de la résistance corse une Antigone, mais qui précise : « Si elle est une Antigone, elle ne l’est pas tout à fait, car c’est son fiancé qu’elle veut ensevelir. Entre l’Antigone de Sophocle et Maria, il y a le désir, la chair, la sidération du deuil, la perte de l’être aimé n’est pas une fiction. Elle est réelle. Une tragédie érotique, voilà ce qu’il conviendrait d’écrire. Je l’avoue, cette idée me tente. »

Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni, Un peu de temps à l’état pur : correspondance 2013-2017

Marie Ferranti et Jean-Guy Talamoni © Rita Scaglia

Tout l’intérêt des échanges qui vont suivre la naissance de cette idée réside dans l’analyse du personnage que mènent les deux épistoliers, chacun apportant son propre éclairage, sa propre lecture. L’une voit la jeune fille qui brave tout par amour, la dimension tragique et charnelle du personnage, l’autre la jeune passionaria qui refuse le diktat de l’envahisseur et devient le symbole d’une cause, une Marianne corse, en somme — encore une fois, c’est un raccourci, les positions sont beaucoup plus subtiles, et d’ailleurs, tous deux conviennent que Maria Gentile est l’une et l’autre de ces deux figures. Le débat, qui s’ouvre sur la place des idéaux politiques dans la littérature, est riche, le ton est spontané, on suit les hésitations, la recherche, les idées qui prennent forment ou qui accompagnent la genèse de la pièce. De même, lorsque Ferranti ou Talamoni mettent en pièce jointe une nouvelle, un poème, un texte en corse ou en français qui renvoie d’une façon ou d’une autre à leurs échanges passés, on sent la spontanéité de la discussion littéraire, ils sont passionnés et c’est passionnant.

Pourtant, au fur et à mesure que cette correspondance avance dans le temps, on remarque que, volontairement ou pas, le quotidien politique personnel de Jean-Guy Talamoni fait irruption dans le texte. Certes, dans la préface, Ferranti avait prévenu : « D’un commun accord, nous avons décidé de publier aussi des messages privés », lesquels sont souvent, et surtout au début, sans intérêt — « Oui, après la campagne électorale on prendra un café ! » (J-G.T.). Mais le plus gênant, c’est que leur publication donne l’occasion à Talamoni de présenter ses vues politiques sur la situation corse. Qu’on soit d’accord ou non avec ses opinions n’est pas la question. Ce qui dérange, c’est que ces passages fleurant bon le militantisme viennent plomber un débat littéraire par ailleurs riche et intéressant. Ce travers culmine dans la postface de Talamoni, qui précise qu’il écrit dans l’entre deux-tours des présidentielles et dont le texte semble tiré d’un tract pour les territoriales : « En ce qui nous concerne, lors de notre accession aux responsabilités, nous avons modestement tenté de [… faire ceci et cela, et ça aussi, et encore ça…] mais ce sont les Corses qui en décideront le moment venu. Comme on le voit, notre action politique a été organisée autour de grands principes… » C’est pour le moins maladroit et on est subitement très loin de la littérature.

La littérature reprend ses droits avec le second livre de Marie Ferranti que publie Gallimard, Histoire d’un assassin, où l’auteure déploie son indéniable talent à rendre une scène vivante. Et brutale. On est dans un petit village corse, en 1913, un autre temps où le temps lui-même est différent, plus lent, figé dans la tradition, enraciné, accroché à la pierre. Une scène, parmi d’autres, rend palpable la façon dont Ferranti donne à ce temps une texture assez poisseuse : l’assassin, ensanglanté, retrouve sa femme, qui le déshabille, le lave, le rhabille de propre et le rase sans que ni l’un ni l’autre ne prononce un mot, et l’on sent malgré tout un échange, l’amour, la fidélité, le respect ancillaire qu’elle éprouve pour les décisions de son mari et l’absolue soumission des deux aux traditions qui les façonnent. Au fil du récit, l’écriture, classique, sobre et graphique, retrace sans dévier les silences, les cris et la violence, toutes les cruautés qui font de cette Corse une terre de fatum, de tragédie antique. C’est un très beau roman.

Santiago Artozqui

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