Les poétesses françaises vues depuis l’Italie

L’anthologie coordonnée par Valentina Gosetti, dont le titre est couronné par le beau mot de « donne » (« femmes », mais aussi « dames ») puisqu’il l’inaugure et figure sur la couverture en caractères plus importants que les autres, est surprenante et passionnante à plus d’un égard.


Andrea Bedeschi, Valentina Gosetti et Adriano Marchetti, Donne, Poeti di Francia e oltre, dal Romanticismo a oggi. Ladolfi ed.


Ce qui frappe de prime abord, c’est la nouveauté du point de vue sur la poésie des Françaises. Normal, peut-être, puisqu’il nous vient d’Italie. Mais pas seulement pour cette raison. Cette anthologie possède une véritable originalité, parce qu’elle bouscule les clivages auxquels nous sommes habitués en France, ce qui donne une vigueur, une place particulière à chacune des autrices. Et aussi parce qu’elle évite l’aplatissement auquel aboutissent la plupart des anthologies de poésie par l’accumulation, la succession des noms et des poèmes, ce qui finit par créer l’inverse du résultat souhaité, à savoir l’anonymat et l’ennui. Ici, nous avons affaire à tout autre chose. Une différence qui tient non seulement à l’étrangèreté du regard, mais aussi au fait que ce regard est triple, puisque trois auteurs se sont réparti le volume, chacun assurant pour environ un tiers le choix des poétesses et la traduction des poèmes présentés en français et en italien.

Andrea Bedeschi, Valentina Gosetti et Adriano Marchetti, Donne, Poeti di Francia e oltre, dal Romanticismo a oggi. Ladolfi ed.

Andrea Bedeschi, spécialiste de Max Jacob et de la littérature française et contemporaine, a pris en charge la première partie du volume qui donne à lire des poétesses françaises (qu’on connaît mal chez nous, ce qui n’est pas pardonnable) à cheval sur le XVIIIe et le XIXe siècle. Qui, par exemple, a lu Delphine Gay, c’est-à-dire Mme de Girardin, dont le désenchantement étreint : « Mes compagnes d’un jour ont grandi pour mourir ; / Et j’ai vu ma demeure à l’étranger vendue, / Et mon cœur s’est éteint et ma joie s’est perdue. / J’ai vu ceux que j’aimais flatter mes ennemis ; / Enfin je n’ai trouvé, dans le bonheur promis / Qu’amertume et dégoût, que tristesse profonde… » Ou Malvina Blanchecotte, de condition sociale modeste, soutenue par Lamartine et Béranger : « Je prends aujourd’hui fièrement / Le commandement de moi-même : / […] / Où je veux j’irai / À travers le vent, l’effroi, l’ombre ; / S’il faut périr je périrai / Debout sur mon navire sombre ».

Adriano Marchetti, professeur de littérature française à l’université de Bologne, s’est notamment intéressé à Simone Weil, à la littérature francophone (il a publié un essai sur la littérature belge) et a édité un recueil d’études sur Pascal Quignard. Ses poétesses naissent à la fin du XIXe siècle, vivent et écrivent au début du XXe. Catherine Pozzi y voisine avec Gérard d’Houville, fille de José Maria de Heredia, Marie Noël avec Cécile Sauvage (mère d’Oliver Messiaen) dont Paul Léautaud disait, en 1943, qu’elle était la première femme poète de son temps : « La femme simple et confiante / Marche en souriant sur les plantes. / Elle ne sait pas si c’est bien / D’être nue ; elle ne sait rien. »

Andrea Bedeschi, Valentina Gosetti et Adriano Marchetti, Donne, Poeti di Francia e oltre, dal Romanticismo a oggi. Ladolfi ed.

Delphine de Girardin, par Louis Hersent (1824)

Valentina Gosetti, autrice d’une monographie, Aloysius Bertrand’s Gaspard de la nuit, enseigne la littérature française dans une université australienne, elle traduit de la poésie écrite en langues minoritaires et s’intéresse beaucoup au poème en prose. C’est elle qui, dans la troisième partie du volume, rassemble une vingtaine de poétesses plus jeunes que les précédentes : Séverine Daucourt, Édith Azam, Sandra Moussempès, Valérie Rouzeau… Elle m’a permis de découvrir Béatrice Douve, morte à 27 ans, et Emmanuelle Le Cam, dont voici un poème : « Ce travail étrange / au cœur de ma vie / mot après mot / pierre après pierre / – au cœur du monde / On est si fort avec deux / grains de sable / en poche ».

Il est possible de se procurer l’ouvrage, qu’il nous a paru important de signaler à nos lectrices et lecteurs, tant pour sa qualité que pour rendre hommage à ses auteurs italiens amoureux de la littérature française, en s’adressant à l’éditeur : ladolfi.editore@gmail.fr

Marie Étienne

À la Une du n° 52

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