Une épopée migratoire

Ce n’est pas un hasard si le deuxième roman de Mohamed Mbougar Sarr s’ouvre sur une épigraphe issue de l’Énéide. Le jeune romancier sénégalais a le sens de l’épopée. « Personne n’a de demeure fixe ; nous habitons dans les bois sacrés opaques » : la sentence de Virgile est projetée dans Altino, petite bourgade de la campagne sicilienne où soixante-douze hommes cherchent une demeure, une dignité, une place au monde.


Mohamed Mbougar Sarr, Silence du chœur. Présence Africaine, 416 p., 18 €


Dès le « Prologue/Épilogue » qui annonce la tension des péripéties à venir, il s’agit d’ouvrir les yeux, d’extirper la mémoire de l’obscurité, de faire du récit un devoir de témoignage, un legs à transmettre et à perpétuer. Jogoy Sèn, ancien migrant installé en Sicile et reconverti en médiateur et interprète de ses frères, est le dernier trait d’union entre la mémoire du dénuement et la quête de la dignité, entre la blessure d’un passé éclaté et la promesse d’un avenir incertain. Désormais au chevet des nouveaux arrivants, Jogoy a le bénéfice de l’expérience : il connaît l’attente, anticipe les obsessions, mais n’en ressent pas moins la honte face à la misère de ses frères. Avec son travail et ses papiers, il est « la personnification de leur paradoxe : à la fois objet de leur désir et objet de leur jalousie – voire de leur haine ». Blessure d’une communauté exilée et en quête d’unité.

À Altino, dans cette campagne « qu’on eût pu croire jaillie d’un vers des Géorgiques », Mbougar Sarr emmêle les histoires et varie les perspectives pour explorer la question complexe de l’accueil des migrants. Le docteur Pessoto et ses jeunes assistants Gianni et Lucia, le curé aveugle Amedeo Bonniano, mais aussi Sabrina, Sœur Maria et Carla de l’association Santa Marta tentent d’agir – chacun à sa manière – entre honte, pitié, rage et mélancolie. Comment affronter la réalité atroce des « ragazzi » et comment leur ouvrir la voie impossible du miracle ? De l’autre côté, les Siciliens farouchement opposés à l’arrivée des migrants se regroupent autour du tonitruant Maurizio Mangialepre et de ses hommes de main pour organiser leur riposte. Surveillée par l’ombre silencieuse mais omniprésente de l’Etna, Altino devient le théâtre d’un affrontement inévitable dont le sujet n’est autre que « l’irruption d’un groupe d’hommes dans un monde nouveau ». Le projet de Mbougar Sarr réside précisément dans cette liaison : écrire la rencontre des hommes et du territoire, penser l’humain accueilli mais malmené, exilé mais pris en charge. Le récit est l’occasion de repenser l’appartenance, d’interroger la générosité, de s’installer dans l’attente prolongée. Au fil des pages, le sens du tragique prend forme, s’immisce dans les têtes et les esprits, jette son ombre sur le texte : « c’est ça, le tragique : non ce qui se passe, mais ce qu’on sent qu’il va se passer ».

Mohamed Mbougar Sarr, Silence du chœur

Lire le roman de Mbougar Sarr impose un travail de va-et-vient permanent entre l’événement raconté et celui à venir ou à prévoir. La tension narrative ainsi créée se trouve renforcée par la polyphonie travaillée du récit. Les prises de parole successives invitent le lecteur à reconsidérer sans cesse sa lecture, comme si la migration imposait un déplacement au cœur même du texte : suivre les hommes dans leur apprentissage de la langue et du territoire, accepter les voix juxtaposées de leurs douleurs et de leurs désillusions, prendre en pleine face leur rage insoutenable et souvent explosive. Avant la question du « vivre ensemble », il y a celle de la survie, résumée dans ce constat alarmant : « un bon migrant est en train de devenir un migrant presque mort ». Cette mort qui rôde, inscrite jusque dans les noms des personnages (le propriétaire des pompes funèbres s’appelle Simone Malamorte !), pose d’autres questions : les valeurs des individus et des groupes, l’inhumanité des uns et la part maudite des autres, la quête incertaine d’une raison de vivre. Dans la salle de la Tavola di Luca, principal bar de la ville et cœur battant de l’âme sicilienne, Mbougar Sarr accroche ses portraits. Nommer les migrants pour leur donner une existence : Fousseyni Traoré, Mamady Kanté, Ismaïla Camara, Fallaye Touré, Bemba, Appiah Mohamad. Raconter leur fatigue, leur amertume, leur oisiveté, leur peur. Face aux élans conjugués de l’hostilité et de la vengeance, le récit tente d’opposer une fête des sens, fragile mais enchanteresse : un hangar d’accueil aux « airs de caravansérail », une « intense et douce odeur d’orange » en guise de prélude amoureux, des embrassades volées à la fin d’un match de football, des bribes de sérère, de bambara ou d’italien pour dire la rencontre des langues et la fusion des imaginaires.

Épopée d’une longue arrivée, le roman de Mbougar Sarr est aussi une composition musicale, un chœur de voix d’hommes et de femmes qui travaillent pour attiser ou repousser le drame. Intercalés au cœur du récit principal, les extraits du carnet de Jogoy Sèn en Italie représentent un miroir inversé qui renvoie le souvenir d’un autre drame, écrit entre les côtes libyennes et « la grande lame de la mer ». Au détour de ces pages, le marché de poissons de Catane prolonge la musique du récit, porté par « ce grand chœur populaire et fraternel » des vendeurs à la criée. Le récit enchâssé de Jogoy Sèn raconte l’autre vie possible, l’intégration réussie, loin des cercles de méfiance, de colère et d’agressivité qui dominent le récit principal. Promesse mise en abyme ou illusion dissimulée : comment lire le parcours de Jogoy à la lumière du destin en suspens de ses frères ? Mbougar Sarr nous dit que la réalité de la migration pousse l’homme vers les lieux de l’ambivalence irréductible. La position de Jogoy, médiateur et traducteur, lui permet de saisir la tension inévitable entre « l’échec du langage devant l’énigme humaine » et « la tentative désespérée, par le langage, sinon de nommer cette énigme, du moins de l’approcher ».

Mohamed Mbougar Sarr, Silence du chœur

Mohamed Mbougar Sarr

Silence du chœur est aussi un roman sur la capacité de la création à lutter contre le vide et l’exclusion. Le personnage de Giuseppe Fantini, grand poète jadis prolifique et désormais retranché dans « un silence farouche » est le symbole même de cette lutte ouverte. Face au trop-plein d’écrits (« J’ai cessé d’écrire parce que j’avais l’impression que tout le monde écrivait »), l’acte d’écriture est condamné à se renouveler, à dépasser le silence en y réinjectant le présent, avec sa somme de souffrances, de violences et de contradictions. Les migrants sont « autant de dés sur l’immense tapis de jeu du monde ». Sur ce tapis bariolé, le pouvoir – incarné entre autres par le maire d’Altino, Francesco Montero, et le capitaine de gendarmerie Matteo Falconi – est pris à son tour dans le tourbillon des événements. Mais que peut le pouvoir face à la colère des hommes et à cette « antique et intraduisible langue de pierre » que maîtrise un volcan millénaire ? Y aurait-il une rédemption possible au milieu de la violence générale ? Resterait-il un lieu pour le poème après le drame et le chaos ?

En réalité, Mbougar Sarr ne raconte rien d’autre que cette « éternelle lutte à mener pour mériter d’être homme » : la destinée des migrants s’écrit nécessairement au rythme des exils qui reprennent et des déplacements qui se prolongent. La Sicile, cette « terre de passage » ancrée dans les mémoires des anciens visiteurs et des nouveaux arrivants, est une métaphore du lieu qui se rappelle, qui porte la trace de tant de blessures et de souvenirs. « Le lieu n’oublie rien. C’est son malheur. Mais c’est aussi là sa grandeur : il ne peut se permettre d’être amnésique devant l’histoire et certaines de ses tragédies. » Mbougar Sarr écrit pour ne pas oublier les vies qui partent et celles qui recommencent. Dans ce roman foisonnant, le chœur des frères migrants retentit avec force et émotion, et même quand il se tait les échos de son silence assourdissant continuent de nous parvenir, portés par la poésie envoûtante du texte.

Khalid Lyamlahy

À la Une du n° 52

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