Contre l’imbécillité

« Tout à coup, le monde ne convient pas. » Un incipit simple, dont on voit immédiatement la force critique qu’il recèle, propre à entraîner un maelstrom de substitutions et concaténations. Fausse simplicité, puisque cette phrase est en soi contrariée, mêlant le régime narratif (« tout à coup ») et celui de l’essai philosophique : « le monde ne convient pas » Mais à qui ne convient-il pas ? dans quel cadre ? pour un travail ? comme un vêtement ? Ou bien est-ce à prendre au sens littéral et intransitivement : « ne s’accorde pas », « ne vient » (voire « ne tient ») pas « ensemble » – Stimmung en berne ? Mathieu Lindon est le seul écrivain à pouvoir faire durer la devinette de « quelle différence y a-t-il entre un pigeon ? » sur six cents pages en préservant sa charge existentielle, c’est-à-dire de drôlerie et d’angoisse mêlées.


Mathieu Lindon, Rages de chêne, rages de roseau. P.O.L, 656 p., 24,90 €


Mathieu Lindon, Rages de chêne, rages de roseau

Mathieu Lindon © Hélène Bamberger

Ou, plus exactement, c’est la suite de la plaisanterie qui constitue le fond logique de Rages de chêne, rages de roseau : « il a les deux pattes de la même longueur, surtout la gauche ». À savoir : qu’on soit chêne ou roseau, le monde ne convient pas, et l’on a dans les deux cas « bien sujet d’accuser la Nature », pour reprendre La Fontaine – surtout le chêne (ou le roseau). L’auteur suit la double potentialité narrative et philosophique de la fable, en la tirant via « l’orage » et « la tempête » vers la modernité : puisque l’autre référence du texte est Moby Dick, auquel le titre de Mathieu Lindon emprunte sa seconde moitié, la « rage ».

Les deux premières parties du livre semblent ainsi un gigantesque commentaire et illustration de ce paragraphe tant cité du roman de Melville, au chapitre 41 : « Tout ce qui rend fou et qui tourmente, tout ce qui remue le fond trouble des choses, toute vérité contenant une partie de malice, tout ce qui ébranle les nerfs et embrouille le cerveau, tout ce qui est démoniaque dans la vie et dans la pensée, tout mal était, pour ce fou d’Achab, visiblement personnifié et devenait affrontable en Moby Dick. Il avait amassé sur la bosse blanche de la baleine la somme de rage et de haine ressentie par toute l’humanité depuis Adam ». Nous sommes tous des Achab, mais il ne tient qu’à nous d’être des Ismaël, et de survivre à la rage pour venir raconter – même si Dieu, comme à Job, nous a fait cette blague cruelle : « Job il y a en toi un je ne sais quoi qui m’agace, et c’est fini pour le dialogue et les explications ». Mais Rages de chêne, rages de roseau tient aussi du moralisme de la fable, puisque, chemin faisant, il remonte vers cet « empire des morts » qui clôt le poème de La Fontaine, et devient une méditation sur la vanité : « mais attendons la fin », dit le roseau. « Mais qui m’aidera quand je serai mort ? », répète le narrateur.

Mathieu Lindon, Rages de chêne, rages de roseau

© Arthur Rackham

Le texte repose donc, comme souvent chez Lindon, sur la figure du paradoxe. Mais alors à toute vitesse : on a l’impression d’assister à un de ces films où l’on montre des plantes fleurir en accéléré, sauf qu’ici c’est un champ entier, une serre sauvage, toutes en même temps et par centaines de bouquets. On ne sait plus où donner du cerveau. C’est un autre lien majeur avec Moby Dick : l’écrivain creuse un abîme qui est aussi une somme, une synthèse où doivent s’engloutir à la fin le personnage et le texte lui-même. En partant du mécontentement : « Tout à coup, c’est une force, il n’y comprend rien. Il va falloir que le monde s’adapte », l’auteur donne une épopée ratiocinante de la douleur humaine, en prose mais aussi en vers – une première dans son œuvre –, se plaçant du point de vue des uns et des autres (roseaux et chênes) par les triples saltos arrière dont il est champion, tout en menant une enquête sur la vérité en littérature, pour le dire mal et de façon tranchée, alors que le livre est tout entier sur le fil de la réversibilité.

Sur le malheur, il y a beaucoup à dire. Environ trois cents pages. L’angoisse, le travail, la maladie, la prison, etc. Si l’on devait faire un bandeau publicitaire à la mode, on mettrait un refrain cognitivo-comportemental : « Pour en finir avec la plainte ». Car Mathieu Lindon s’amuse à pousser jusqu’au bout nos insatisfactions pour rappeler que le principe de la tragédie, c’est quand le héros voit ses vœux exaucés. Par exemple dans le cadre social : « mon boss est spécial, s’il était assassiné sans qu’aucun de ses subordonnés puisse être accusé, ce serait la liesse générale, dans le premier instant. Après, peut-être que la boîte n’y survivrait pas et que ce serait retour à la case chômage ». La vie est une « expérience collective » qui nous fonde comme être humain et précisément nous rend insupportable de l’être : « Le problème n’est pas seulement de manquer d’explications mais que les autres en regorgent. Les autres comprennent, selon eux. » Une partie du livre est ainsi une guerre menée contre l’imbécilité, dont la forme totalitaire et terroriste semble caractériser notre époque, depuis celui qui parle ou écrit « au nom des victimes » jusqu’aux djihadistes, « analphabètes qu’Internet a cultivés radicalement en cinq minutes et qui s’estiment désormais en droit d’enseigner eux-mêmes n’importe qui en toute assurance », et de le faire taire. La question du dialogue et des explications impossibles traverse ainsi tout le livre : dans ses parties en prose, en vers, dans le genre essai ou aphorisme (la section « Wanted » recensant des désirs idiots tels que « avoir dix ans de moins » ou « la justice ») et elle éclate dans des joutes théâtrales où Lindon dédouble son « héros » en « Un » et « Autre » qui s’affrontent et dont les rôles finissent, semble-t-il, par s’échanger. La plupart du temps, « Autre » est malheureux, angoissé, et « Un » celui qui a tout compris. Ce qui ne signifie pas qu’« Autre » est le bon et « Un » le méchant : on le verra dans une séquence hilarante où « Autre » révèle le côté sadien de ses paradoxes en les faisant servir au harcèlement sexuel.

Mathieu Lindon, Rages de chêne, rages de roseau

© Rockwell Kent

Concernant la littérature, les deux compères ont des choses à déclarer : « AUTRE. – […] L’art, la littérature, j’y ai cru. Au fond, je persiste. J’étais dans cette idée que rien n’est à l’abri de la littérature […]. UN. – Qu’est-ce que vous me parlez de littérature ? Je suis de mon temps ». Pour celui qui « n’y comprend rien », l’écriture est évidemment un moyen de vivre, à défaut d’un remède, et une façon d’accéder aux autres, sans pour autant parler à leur place. Il y aurait bien aussi l’enfance (troisième section : « Une enfance qu’on n’attendait pas »), mais c’est comme si, avec la mort (celle des parents, la sienne propre en vue), elle était une façon un peu moins efficace de s’« en sortir ». D’ailleurs, il y a des « enfants qui ne tiennent pas la distance » toute leur vie.

Ce n’est pas la première fois que Mathieu Lindon écrit directement sur la littérature et ses (im)puissances : Je t’aime (Minuit, 1993) ; La littérature et Je vous écris (P.O.L, 2001 et 2004). Cette fois, c’est sans doute la question de la crise de la littérature, en tant qu’elle lui est consubstantielle, qui est au cœur de l’ouvrage. Là comme ailleurs, on affronte ceux qui ont tout compris : « ces romans ennuient qui disent le monde d’aujourd’hui à hauteur d’analphabètes cultivés, disent ce qu’on sait, qu’il fait bon savoir, ce qu’on est si content de savoir ensemble, entre soi, loin des autres ». Or, peut-être la littérature (ou toute activité créatrice, d’ailleurs) est-elle au contraire un jeu, une performance aussi bien pour celui qui la produit que pour celui qui la reçoit et qui se met à penser « autrement que soi ». Plutôt que la littérature avec un L majuscule, il faut donc « un livre qui plie, un livre qui rompt, s’il faut que ce soit un livre, fait de plis et de ruptures, qui ne coule pas de source, qui coule et qui flotte, qui ne peut vivre et respirer que dans cette alternance ». Vous voulez de l’easy-reading ? Mais rien de ce que fait l’homme n’est étranger à l’homme. Un livre qui est un et autre à la fois, c’est « un livre au fond très accessible, il suffit de lire autrement, de vivre, de penser autrement, il suffit que les mots aient d’autres sens, les verbes d’autres actions, il suffirait que les humains soient faits un peu autrement mais on ne se mettra jamais d’accord sur l’exact changement et si c’est pour changer du tout au tout on n’y arrivera jamais ». Il faudra donc accepter de changer, mais pas tout, et pas exactement. Le programme politique est modéré, on devrait pouvoir l’appliquer.


Lire aussi le compte-rendu de Je ne me souviens pas, du même auteur.

Éric Loret

À la Une du n° 47

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