Le temps scellé

Conversion de Pascal Convert, artiste-sculpteur et écrivain, est comme le pendant de La constellation du Lion, paru il y a tout juste quatre ans. Hier, le livre de la mère, cousu tant bien que mal avec le fil de l’Histoire. Aujourd’hui, le livre du père : là où les fils de l’intime se sont irrémédiablement cassés.


Pascal Convert, Conversion. Filigranes, 80 p., 15 €


Il est des livres que l’on préfèrerait sans doute ne jamais avoir à écrire. Des livres où le chagrin le dispute à la colère, le temps qui passe à la mémoire qui n’oublie rien, les mots au silence qui les a provoqués. Et pourtant, il faut bien commencer, aligner ses phrases, une à une, les justifier, coûte que coûte : « La punition d’écrire, y penser depuis le lever, s’y atteler et sentir le silence qui rôde, savoir que l’on a perdu le sourire de l’enfance, qu’il s’est détaché de notre âme et creuser comme on creuse un trou, inutilement, juste pour sentir notre peine, sentir que l’on est toujours en vie et que le temps passe. »

Conversion n’est pas exactement un récit, plutôt une suite de courts textes à travers lesquels l’auteur évoque moins la vie que la mort (le suicide avec un fusil de chasse) de son père. Les mots du fils alternent avec ceux que le père, quand il ne peignait pas, consignait dans un petit carnet orné d’un « cygne blanc, solitaire, ondulant » et que viennent compléter quelques photographies du temps de l’enfance, à la fois muettes et inchoatives. La fragilité du texte (tissu) est à l’image des fils qui se sont cassés, irrémédiablement : « J’arpente un espace devenu vide en cherchant à renouer les fils d’une histoire perdue et je ne trouve que mon propre reflet. Pourquoi ne prononce-t-on pas le ‟l” dans ‟fils” ? Parce qu’il n’y a pas de fil entre un père et ses enfants, pas de piste d’envol, pas de vol de nuit, pas de Petit Prince […] Peut-être aussi que la disparition phonétique du ‟l” dans ‟fils” dessine un fil invisible, un fil secret, un fil qui ne dit pas ‟je” mais ‟nous”. Pour trouver ce fil si précieux que l’on en ignore jusqu’à l’existence, il faut tout simplement exister, la plus difficile des choses ».

Pascal Convert, Conversion

Pascal Convert, « Le temps scellé » © Frédéric Delpech

Le silence habite l’espace des pages du livre comme un long poème à l’autre adressé. C’est un silence tenace, coupable aussi. Silence, en réalité solitude, du père qui n’a pas su trouver la force de continuer de vivre auprès d’une femme que la dépression a rongée, brisée. Silence du fils qui n’a pas su lui dire qu’il l’aimait : « Et je vais sur mon chemin de pénitent qui n’a pas su entendre, comprendre, aimer son cœur d’homme si doux. » Le texte avance ainsi entre le noir du destin et les blancs de la page, signes (comme le cygne ?) d’une absence une fois pour toutes : « Ce silence, comme il te mord chaque jour – la morsure du silence – qui s’enfonce –  

Chaque jour un peu plus – lentement – qui se vrille en silence – le silence qui se tait – il te frappe le silence… »

« Le temps scellé » est une sculpture de Pascal Convert en cristal brisé, inspirée d’une photographie de Joseph Epstein et de son fils qui fut exposée au Grand Palais en 2009. Le temps scellé (celé ?) : ce pourrait être le thème de Conversion, qui prend, à cet égard, le contrepied d’un autre récit autobiographique de l’auteur, La constellation du Lion (2013). C’est l’Histoire qui permettait à Convert de tisser des liens entre la figure d’un grand-père résistant, Léonce Dussarrat, et celle d’une mère, fût-elle écrasée par le poids de cette même Histoire ; et c’est l’absence de l’Histoire, d’une histoire même, entre père et fils, qui empêche Conversion de prendre, de cristalliser. Ne reste qu’un récit parcellaire, sans chronologie aucune, où l’avenir s’est comme dissous dans le passé : « J’aurais pu ajuster les pièces de ce récit, les organiser dans un puzzle qui m’aurait donné le premier rôle. Me souvenant de ses moindres gestes comme si j’avais pu l’observer à son insu, j’aurais raconté comment il nouait sa cravate, s’adressant à moi en me regardant dans la petite glace au-dessus du  lavabo de la salle de bain. Mais il ne portait pas de cravate et je ne me suis jamais trouvé avec lui dans l’intimité de la salle de bain […] Ni point de vue, ni point de fuite. Que voit l’œil entre deux mains ? L’espace d’un corps ? Ou le vide entre deux signes ? L’intime est là, dans l’espace qui sépare ces deux mains que l’on ne serrera plus et qui auront bientôt la couleur du néant ».

Pascal Convert, Conversion

Pascal Convert, « Le temps scellé » © Frédéric Delpech

Qu’est-ce qu’un fils ? Au moins, au pire, le souvenir d’un prénom et la mémoire d’un nom. Si Pascal a été choisi par la mère, pour le malheur de la mère dira-t-on : « Le rôle d’agneau sacrificiel m’incombait. Je n’étais pas Dieu, mais je pouvais prendre la place de ma mère et souffrir tandis qu’elle bâillerait en avalant le monde comme on gobe un œuf », le nom de Convert nous ramène à la famille paternelle… à ceux qui abjurèrent la foi calviniste (convertis), préférant « trahir plutôt que d’être exterminés »… et à celui qui, quelque quatre siècles plus tard, s’en remettra à une mort certaine plutôt qu’à la vie qui s’éloignait, trahissant, en les quittant sans leur dire adieu, ceux qu’il aimait : « Depuis que  j’ai pris conscience de cette origine, comme deux faces d’une même pièce, conversion et trahison se présentent à moi unies. »

Qu’est-ce qu’un artiste ? Peut-être un fils qui ne dit pas son nom. Tait son origine pour mieux la dévoiler en des formes aussi transparentes qu’incertaines : « La question de la ‟conversion” m’a accompagné dès mon enfance. Elle est certainement à l’origine de mon matériau de prédilection, le verre. La conversion du sable en verre est une rupture si radicale entre deux matières, l’une faite de particules discontinues, opaques et dynamiques, l’autre continue, transparente et amorphe, que l’on pourrait douter de sa mise en œuvre. Quel rapport entre des granules de cristaux qui fuient entre les doigts et une surface lisse sur laquelle nos doigts glissent ? Rupture épistémologique centrale et non pas simple métamorphose, le verre ne sait rien de son origine. Et ceux qui pensent que je m’intéresse au passé se trompent : souvenir, mémoire ne me préoccupent que comme matériaux qui inventent un avenir qui les oublie. Et qui me permettent d’oublier. Tout. Aujourd’hui, demain, hier. Un lent processus de désapparitions, d’opacifications dans la clarté d’un cristal de roche. »

Sans doute les pensées du père qui parsèment le livre participent-elles de ce processus. Comme des mots qui se fondent dans d’autres mots, une voix qui se mêle à une autre voix, un silence qui répond à un autre silence. Dans l’obscurité du temps scellé, une émotion point, contenue : « Parfois, oubliant de dessiner, mon père écrivait des textes inachevés qui aujourd’hui me semblent destinés. »

De même que les mots du père vont vers le fils, Conversion est dédié au frère de l’auteur. Un frère, un autre fils, qui a depuis longtemps perdu le sens de la vie, « fendu en deux », et qui jamais ne se réconciliera avec le monde. Ce livre lui appartient aussi, comme la transparence du verre appartient à la vérité.

Roger-Yves Roche

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