Politiques musculaires

Dave Zirin qui est journaliste sportif à The Nation, célèbre hebdomadaire américain de gauche, s’intéresse au sport en tant que « fan » et en tant qu’observateur de ses liens avec le politique. Dans ses articles et ouvrages, apparitions télévisées et conférences, il a toujours fait preuve d’un enthousiasme communicatif mais aussi d’une vision critique qui tranche avec la prudente complaisance de la plupart de ses collègues vis-à-vis du système sportif et de ceux qui le contrôlent.


Dave Zirin, Une histoire populaire du sport aux États-Unis. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Arianne Des Rochers et Alex Gauthier. Lux, 400 p., 22€


Dans son livre de 2008, qui vient d’être traduit sous le titre de Une histoire populaire du sport aux États-Unis, Zirin s’adonne à sa tâche favorite, rappeler que l’idéologie de la neutralité du sport, serinée sous forme de constatation ou d’injonction (« le sport et la politique ne se mélangent pas »), est parfaitement spécieuse puisque que le sport a toujours servi des intérêts politiques nationaux ou internationaux et reflété les conflits internes et externes d’une société. Il évoque aussi comment aujourd’hui les grands groupes industriels, les médias et les clubs sportifs ont mis la main sur le sport de compétition pour en faire une vitrine du capitalisme planétaire et le véhicule de sa pensée brutale. L’intérêt de Dave Zirin toutefois se porte moins vers l’analyse de situations politico-économiques que vers les athlètes et leurs réactions aux problèmes de la société. Il parle cependant de leurs exploits et de leur exploitation, de leur chosification et de leur rébellion, de leur assentiment à un statu quo et de leurs prises de position contestataires. Dave Zirin ne s’inscrit cependant pas dans la lignée des critiques radicaux du sport capitaliste comme Jean-Marie Brohm ou Marc Perelman (dont à l’approche de « nos » Jeux Olympiques il sera bon de relire les ouvrages), c’est un modéré qui ne partage que partiellement leurs analyses du sport comme spectacle et aliénation.

Le livre s’ouvre sur un bref historique de l’activité physique (sans lien avec le travail productif) telle qu’elle se pratiqua en Amérique du XVIIe et XVIIe siècles, où elle était vue comme ce qui détournait du travail et de la prière, au XIXe et au XXe siècles où naquirent certains sports comme le baseball et où un président – Teddy Roosevelt – mit en place au nom d’un « Christianisme musculaire » (muscular Christianity) des programmes pour redonner tonus et virilité à la partie masculine de la nation. Le livre se choisit ensuite deux approches principales : raconter comment les athlètes sont intervenus dans les questions politiques et sociales, et présenter les processus de professionnalisation et de marchandisation du sport qui ont mené celui-ci à devenir une industrie « pesant » aujourd’hui des millions de dollars, habile à siphonner l’argent public (en particulier grâce à la construction de stades gigantesques financés par les municipalités pour accueillir les grands matches des coupes de baseball ou de football).

Dave Zirin, Une histoire populaire du sport aux Etats-Unis

Jackie Robinson (1954)

La taille modeste du livre ne permet qu’un survol de ces questions, son intérêt résidant plutôt dans le récit que Dave Zirin fait de la manière « dont le cœur [de la dissidence progressiste] bat à l’intérieur du sport ». Celui-ci n’a évidemment pas commencé à battre avec les sportifs afro-américains mais ce furent eux qui dès le départ menèrent les luttes les plus acharnées. Dave Zirin s’arrête, par exemple, sur le cas de Jackie Robinson qui devint en 1947 le premier joueur noir de base-ball à entrer dans une formation prestigieuse de Major League (il existait des Negro Leagues) malgré l’interdiction des propriétaires de clubs qui se fondaient depuis soixante ans sur des décisions de la Cour Suprême pour exclure les Afro-Américains (selon la fameuse doctrine du « separate but equal »). Il devint la vedette des Dodgers de Brooklyn, l’idole de la population noire, le sujet de chansons célèbres (cf. « Did you see Jackie Robinson hit that ball ? » de Buddy Johnson et Count Basie ) et un homme très surveillé par le FBI à cause de son engagement dans le mouvement des Droits Civiques.

Un même courage, ou un courage plus grand encore, anima Muhammad Ali lorsqu’il s’attaqua non seulement au racisme de son pays mais à sa politique étrangère. Médaillé d’or olympique de boxe à 18 ans, couvert de récompenses ensuite sur le plan national et international, il refusa en 1966 de partir pour le Vietnam invoquant ses convictions religieuses et son opposition à la guerre. « Je n’ai rien contre les Viet Cong », déclara-t-il, ajoutant : « aucun d’eux ne m’a jamais traité de nègre ». Dépouillé de son passeport, de ses titres sportifs et de sa licence de boxe, il lutta pied à pied pour l’annulation des décisions prises à son encontre, ce que la Cour Suprême finit par faire en 1971. Il avait perdu quatre années essentielles pour sa carrière mais les avait utilisées à donner des conférences dans les universités du pays et à y répéter son opposition à la guerre et son soutien à la cause des noirs. La génération de la contre-culture et la gauche des années soixante lui doivent beaucoup.

Dave Zirin, Une histoire populaire du sport aux Etats-Unis

Enfin parmi les grand héros de la lutte contre la discrimination, Dave Zirin n’oublie pas Tommie Smith et John Carlos qui, sur le podium des Jeux Olympiques de Mexico en 1968, levèrent un poing ganté aux premières notes de l’hymne. « Je n’allais tout de même pas rester là la main sur le cœur tandis qu’on jouait la « Bannière étoilée » puis retourner à la vie normale, en citoyen de seconde classe,  comme si de rien n’était », expliqua-t-il. Lui et son confrère le payèrent très cher : dès le lendemain ils durent rendre leurs médailles et quitter le village olympique. Leur « réhabilitation » ne s’est effectuée que ces dernières années (Saint-Ouen fut d’ailleurs en 2004 la première municipalité au monde à donner le nom de Smith à l’un de ses gymnases). Les revendications de ces grands champions sont malheureusement toujours d’actualité et Dave Zirin se fait l’écho d’autres engagements sportifs cette fois du début du XXIe siècle.

À côté de ces luttes des Afro-Américains se sont également développées dès les années vingt, celles des femmes, puis à partir des années soixante-dix celles des homosexuels et des personnes transgenre. Zirin mentionne, par exemple, quelques-uns des préjugés qui ont freiné l’activité sportive des femmes. Il rappelle aussi les intimidations systématiques exercées pour les cantonner à des activités physiques jugées convenir à leur sexe (le tir à l’arc, le tennis) et pour les maintenir à l’écart des grandes compétitions (le handball féminin ne devint une discipline olympique qu’en 1976, le premier marathon féminin en 1984). Parmi les championnes qui permirent aux femmes d’avoir le droit de s’entraîner, de participer à des événements sportifs prestigieux, de s’opposer aux sempiternelles attaques concernant leur sexualité ou leur allure physique, on peut remercier Althea Gibson, Babe Didrickson, Billie Jean King et Martina Navratilova.

Dave Zirin, Une histoire populaire du sport aux Etats-Unis

Althea Gibson (1956)

Les sportifs désireux de s’élever contre les injustices du monde ne sont certes pas la majorité ; la plupart préfèrent demeurer silencieux, craignant pour leur image et les rémunérations qui s’y attachent. Dave Zirin en égratigne quelques-uns plus préoccupés de business que d’une juste cause. Ainsi, lorsqu’en 1990 on demanda à Michael Jordan, basket-balleur milliardaire et homme d’affaires sous contrat avec Nike pour les baskets « Air Jordan », pourquoi il ne soutenait pas la candidature démocrate d’Harvey Gantt (un Afro-Américain) aux sénatoriales de Caroline du Nord contre le républicain Jesse Helms, ouvertement raciste, il répondit : « Les Républicains eux aussi achètent des chaussures de sport. »

Le livre de Zirin s’arrête en 2007 ; c’est dommage car après une ou deux décennies de relatif silence, les sportifs américains, réveillés par le mouvement Black Lives Matter, s’engagent de nouveau. En août 2016 à l’occasion d’un grand match, le quaterback de l’équipe de football de San Francisco, Colin Kaepernick, a posé genou à terre pendant l’hymne national pour protester contre le racisme et les récentes brutalités policières : il a été violemment critiqué et tout aussi ardemment défendu, tandis que Donald Trump lui conseillait de se trouver « un autre pays ». Sa protestation a fait des adeptes et l’un de ses soutiens, la star de basketball LeBron James, a par la suite publiquement demandé à ses collègues de « se regarder dans la glace et de s’interroger : « Que faisons-nous [nous les athlètes professionnels] pour aider au changement ? » » Si ces dernières nouvelles du réveil politique des athlètes américains ne se trouvent pas dans Une Histoire populaire du sport aux États-Unis, elles figurent dans les articles récents de Dave Zirin dans The Nation et même dans ceux de ses collègues ardents défenseurs de la neutralité du sport, qui s’inquiètent des conséquences dans les gymnases et les stades de la situation délétère de leur pays.

Car l’effet Kaepernick n’a cessé de se propager et les dernières réactions du président Trump ont encore considérablement aggravé les choses. Lors du week-end du 23 et 24 septembre, il s’est emporté jusqu’à traiter les athlètes protestataires de « fils de pute », demander qu’ « ils soient foutus à la porte » et conseiller aux spectateurs de boycotter les stades où ils joueraient. Des équipes entières à travers les États-Unis ont alors posé le genou à terre lors de l’hymne national. La puissante et conservatrice Ligue Nationale de Football (NFL) qui avait ces derniers temps compté sur l’apaisement des tensions est à présent obligée de tenter des manœuvres de désamorçage : un des propriétaires de club, donateur de la campagne présidentielle de Trump, s’est joint sur le terrain au « genou posé » des joueurs, la direction de la NFL a diffusé un spot sur la beauté du sport et ses vertus de rassemblement, ses dirigeants se sont fendus de propos d’une égale vacuité mais allant dans le même sens… Bref les instances suprêmes de l’athlétisme sont inquiètes (alors qu’elles ont tout fait pour que Kaepernick depuis son geste de 2016 ne soit réembauché dans aucune équipe de la NFL) et, nous dit Zirin dans un de ses billets pour The Nation, elles tentent d’évacuer l’aspect politique du mouvement en faisant du « genou posé » un gimmick de Relations Publiques et en ré-entonnant la vieille antienne sur la grande famille du sport.

Malgré tout, dans son livre, Dave Zirin continue de croire que « les sports peuvent nous propulser vers un monde meilleur, un monde où il fait bon jouer, un monde qui vaut la peine qu’on se batte pour lui ». Si seulement ! En attendant, Une Histoire populaire du sport aux États-Unis offre une utile présentation des activités musculaires qui passionnent l’Amérique, un bon aperçu de l’histoire de l’engagement des athlètes et, dans une moindre mesure, des influences d’un capitalisme débridé sur l’univers sportif.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Claude Grimal

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