Entretien avec Viet Thanh Nguyen

Le sympathisant, de Viet Thanh Nguyen, Prix Pulitzer 2016, se situe à la frontière entre le picaresque et le roman d’espionnage. Il raconte les aventures d’une taupe communiste qui, agissant sous les ordres de ses maîtres, quitte Saigon après la chute pour accompagner l’exode sud-vietnamien vers les États-Unis. L’auteur a bien voulu répondre à nos questions.


Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant. Trad. de l’anglais par Clément Baude. Belfond, 504 p., 23,50 €


Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond – Entretien

Viet Thanh Nguyen © BeBe Jacobs

Vos personnages sont généralement désignés de façon abstraite, par leur métier ou par des noms propres : le général, l’Auteur, Man, Bon, Sonny. L’abstraction est encore plus prononcée chez votre narrateur, qui est anonyme.  

Pour le lecteur occidental, des noms vietnamiens auraient présenté un obstacle. J’ai donc octroyé des épithètes à mes personnages – l’adjudant glouton, le lieutenant insensible –, faisant ainsi un geste envers la poésie homérique. Quelques proches du héros ont des noms, mais ceux-ci traversent les frontières linguistiques, tels Man et Bon. L’anonymat de mon narrateur lui confère un statut universel, et indique que son identité a été effacée. Enfin, en ce qui concerne le tournage du film dans ce roman, j’ai voulu montrer comment, dans la représentation hollywoodienne du Vietnam, les autochtones ne sont pas nommés. Donc je l’ai satirisée, en choisissant des noms comme Fou dans le bordel.

Ce tournage fait-il référence à Apocalypse Now ?  

Dans la plupart des films hollywoodiens sur le Vietnam, comme Apocalypse Now, Voyage au bout de l’enfer ou Platoon, les Vietnamiens restent à l’arrière-plan, ils sont des figurants qui servent à être tués ou violés. Pour me venger, j’ai fait une allusion explicite à Apocalypse Now, d’où le personnage de l’Auteur, qui est inspiré de Coppola, même si le scenario de son film n’est pas le même.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond – Entretien

En tant que professeur de littérature, vous enseignez l’histoire et la théorie littéraire, et non pas l’écriture créative, ce qui vous distingue de beaucoup d’autres romanciers américains.

J’ai fait un doctorat parce qu’à l’époque j’étais meilleur chercheur qu’écrivain, bien que je nourrisse déjà l’ambition secrète de le devenir. Ce fut un défi d’appliquer mes connaissances universitaires à l’élaboration d’une fiction, sans l’alourdir. Pour Le sympathisant, j’ai choisi le genre du roman d’espionnage, ce qui m’a permis d’introduire tout cela dans un texte à visée littéraire.

Quel est votre rapport aux langues anglaise et vietnamienne ?

Né au Vietnam, je suis arrivé à l’âge de quatre ans en Amérique, donc je parlais un vietnamien enfantin. J’ai été tout de suite immergé dans le système scolaire américain, et j’ai vite appris l’anglais : à l’âge de six ans, les livres sont devenus mon premier amour, et la bibliothèque municipale mon deuxième chez moi, parce que mes parents étaient très occupés, comme le sont souvent les immigrants propriétaires d’un petit commerce.

Ils avaient une épicerie à San José.

En effet. J’ai inconsciemment « décidé » que j’allais maîtriser une seule langue, que je n’avais pas la capacité pour deux. À travers certains signes culturels, je me savais exclu de l’Amérique, je n’y appartenais pas, En même temps, je ne pouvais pas retourner au pays. Il fallait alors trouver un moyen de m’approprier mon identité américaine. J’étais déjà amoureux de la littérature anglaise, donc il me semblait naturel de suivre ce chemin-là. Pourtant, je restais hanté par le vietnamien, ce qui explique mon recul par rapport à l’anglais. Dans mon roman, j’évite que la langue soit transparente, que le lecteur puisse s’accrocher à l’intrigue en passant facilement à travers le langage : il me faut une langue visible.

Cela contraste avec vos nouvelles.

Quand j’ai commencé à rédiger mon roman, je venais de consacrer quatorze ans à l’écriture de mon recueil de nouvelles, dont le style est plus transparent. J’ai alors réfléchi sur le genre de roman avec lequel je voulais entrer en dialogue. L’événement déclencheur a été ma découverte du Cul de Judas, d’Antonio Lobo Antunes. C’est un texte court et difficile à lire : après la lecture de deux ou trois pages, je dois me reposer, à cause de la densité du langage et des images. Chaque jour, avant de me mettre à l’écriture, je le lisais, pour retrouver cette densité.

Pourquoi avez-vous choisi un bâtard métis comme personnage principal ?

Je voulais mettre l’expérience vietnamienne au premier plan. Mais cela, dans le domaine littéraire américain, est totalement convenu, c’est ce qu’on attend des écrivains issus d’une minorité ethnique. Choisir un métis comme héros m’a permis de souligner le racisme à l’intérieur de la société vietnamienne, qui regarde d’un mauvais œil les nombreux Eurasiens et Amérasiens nés des périodes française et américaine.

Votre héros est le fils d’un prêtre français.

La colonisation française et l’occupation américaine sont pour moi une seule et même histoire. Donc, par ce biais-là, j’ai pu aussi considérer l’Indochine coloniale.

En quoi votre métier – vous êtes professeur de littérature et d’études ethniques à l’université de Californie du Sud – vous a-t-il aidé ?

Dans la littérature américaine minoritaire, il y a souvent une tendance à traduire. En le faisant, on reconnait implicitement la prééminence du public blanc. Quelqu’un comme Jonathan Franzen, par exemple, n’a jamais à traduire quoi que ce soit : il part du principe que l’Amérique comprend ce dont il parle. Quant aux écrivains minoritaires, ils ressentent une certaine angoisse : s’ils osent mettre en scène leur culture ou leurs coutumes, les autres vont-ils comprendre, ou faut-il s’expliquer ?

Pourriez-vous nous donner un exemple précis dans Le sympathisant ?

Par exemple, je n’explique pas que les fêtes du Têt correspondent au Nouvel An. Ce livre a pris la forme d’une confession entre deux Vietnamiens, ce qui justifie qu’on ne traduise pas.

Ralph Ellison vous a-t-il inspiré ?

À la fac, j’ai lu Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Il m’a beaucoup appris sur la notion de l’invisibilité, qui est pertinente pour un Asiatique. J’avais ce texte à l’esprit, je voulais créer une allégorie, l’histoire d’un M. Tout-le-Monde vietnamien, suivre son trajet picaresque à travers des terrains symboliques. Mais je voulais aussi donner à mon roman une dimension européenne, voire moderniste. Ellison avait été influencé par Dostoïevski, par Les carnets du sous-sol, donc je l’ai lu et j’ai relu Les frères Karamazov, qui m’a aidé pour la scène d’interrogation. Et enfin, pour apprendre à déplacer rapidement l’intrigue, je me suis inspiré de Voyage au bout de la nuit : les cent premières pages m’ont bouleversé.

Viet Thanh Nguyen, Le sympathisant, Belfond – Entretien

Le sympathisant consacre un chapitre à une mission qui évoque le film Rambo, la tentative farfelue de la part d’un petit groupe de mercenaires d’envahir le Vietnam.

Quand j’étais enfant à San José dans les années 1980, j’assistais à des fêtes du Têt où la salle était décorée de photos de soldats au milieu de la jungle. Ces fêtes avaient pour objectif la collecte de fonds pour aider les soldats. Il y avait des vétérans habillés en uniformes militaires, donc j’avais bien compris que, pour eux, la guerre n’était pas finie. Il y a quelques années, je suis allé au musée national à Vientiane, et j’ai vu une vitrine remplie d’objets se rapportant à une tentative sud-vietnamienne, datant des années 1980, de reconquérir le pays, en traversant la Thaïlande et le Laos. Bien entendu, ils ont été victimes d’une embuscade au Laos, la moitié ont été tués, l’autre moitié mis en prison à Hanoï.

Y avait-il vraiment des espions parmi les émigrants sud-vietnamiens ?

La communauté sud-vietnamienne le croit, le niveau de paranoïa anticommuniste y est élevé. Le sympathisant décrit le meurtre du personnage de Sonny, inspiré des histoires de cinq journalistes assassinés dans les années 1980 parce que leurs éditoriaux étaient perçus comme trop complaisants à l’égard des communistes. Seul le gouvernement vietnamien sait s’il y avait ou non des taupes.

Steven Sampson

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