Olivia et Valerio

Née à Florence en 1974, Caterina Bonvicini a déjà publié six romans, remarqués par la critique et couronnés par deux prix. Dans une interview, elle déclare qu’elle s’est toujours fixé pour but de changer totalement de sujet et de registre dans chacun de ses écrits, ce qui laisse à penser qu’aucun de ceux-ci n’est autobiographique. Et pourtant le milieu décrit dans Le pays que j’aime semble avoir été observé de l’intérieur.


Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime. Trad. de l’italien par Lise Caillat. Gallimard, 315 p., 20 €


La romancière retrace le parcours de deux personnages socialement opposés, mais avec un point de départ commun. Olivia est la fille de riches entrepreneurs du bâtiment, la nouvelle aristocratie italienne : villa du XVIIIe siècle, nombreuse domesticité, avion personnel, fêtes somptueuses. Valerio est le fils du jardinier et de la femme de chambre, mais, dès sa naissance, et sans qu’on fasse aucune différence, il est élevé avec la fille des maîtres. Ceux-ci n’ont rien à craindre: ils sont certains qu’en grandissant Olivia ne s’attachera jamais à un homme du peuple. La suite leur prouvera le contraire.

Les années d’enfance sont pleines de poésie, Olivia et Valerio jouent ensemble dans le parc, prennent leur bain ensemble, partent ensemble au ski et à la mer, dans les stations les plus chics et les hôtels les plus luxueux ; ils fréquentent la même école, la meilleure évidemment. Tout se passe très bien jusqu’au jour où la femme de chambre quitte le jardinier pour aller vivre à Rome avec un homme aux activités douteuses. Le jeune garçon suit sa mère et se retrouve brutalement dans l’appartement misérable d’un quartier populaire. Milieu que la romancière observe avec autant de lucidité et d’objectivité que celui des « nantis ». Ici, la corruption se présente sous d’autres formes, et le beau-père, mafieux, finira mal.

Caterina Bonvicini, Le pays que j’aime, Gallimard

Plus souvent dehors qu’à la maison, Valerio est forcément rejeté par les voyous qui se retrouvent en bas du HLM. Solide, il tient le coup, d’autant qu’à l’école il est le plus fort. De temps en temps, il est encore invité par les Morganti et retrouve son amie d’enfance, pour de nouveau la perdre de vue, puis la retrouver, puis la re-perdre et la re-retrouver au cours des ans. L’affection, presque fraternelle, s’est transformée en amour; le lien forgé dès l’enfance est indestructible, mais les deux destins divergent dans un sens inattendu : Valerio devient magistrat, alors qu’Olivia papillonne, ne fait pas d’études sérieuses, tient une galerie d’art qui ne marche pas, papillonne aussi avec les hommes : liaisons et mariages éphémères. Elle cherche avant tout à échapper à sa famille qui se délite et ne semble plus respecter les valeurs morales traditionnelles. Les bonnes affaires passent avant tout. Valerio, après avoir épousé la sœur de l’un de ses camarades de lycée, devenu lui aussi entrepreneur, change de profession et bascule dans ce milieu corrompu qui est en fait celui dans lequel il a grandi.

La relation chaotique entre Valerio et Olivia est l’aspect proprement romanesque du livre, son aspect distrayant, l’essentiel étant l’étude d’un milieu actuellement tout-puissant en Italie, celui des promoteurs immobiliers : le milieu du père d’Angelica dans Le guépard de Lampedusa, si violemment rejeté par le prince. Or le monde évolue de façon imprévue, puisque l’aristocratie italienne est désormais supplantée, du moins financièrement, par cette riche bourgeoisie. Avec des nuances à l’intérieur de cette nouvelle caste : les hommes de la famille Morganti ont tous fait des études, ils ont tous « de la classe » ; la grand-mère, Manon, belle, élégante, cultivée, est une authentique grande dame, et les fêtes qu’elle organise n’ont rien à envier à celles du prince de Lampedusa. Seconde catégorie, celle de la belle-famille de Valerio : des parvenus, des nouveaux riches sans culture ni savoir-vivre. Enfin, beaucoup plus rares, on s’en douterait, les promoteurs intellectuels, qui lisent et citent Platon. Ces trois catégories partageant le même mépris pour la « petite bourgeoisie », dont elles sont pourtant issues.

Cette évolution, ou révolution, sociale se développe sur un fond de tableau historique (1975-2013) : attentat de la gare de Bologne, Brigades rouges, assassinat de Calvi, Tangentopolis, Berlusconi… Le tout raconté avec ordre et clarté, dans un style fluide, très bien rendu par la traductrice. Caterina Bonvicini a l’art de mêler agréablement petite et grande histoire : une recette utilisée depuis longtemps et qui n’a pas vieilli. Sans illusions sur son pays, elle ne l’en aime pas moins.

À la Une du n° 22