Voyage en psychose

Patricia Janody n’a pas tort de tenir au signifiant « zone » – déjà présent dans le titre de son précédent livre, Zone frère, dont nous avions rendu compte en un autre lieu – pour désigner l’existence, que l’on soit dedans ou dehors, de ces circuits d’errance, marques, empreintes des manifestations et de l’écoute de la psychose dans cette sorte d’espace autre que constitue l’hôpital psychiatrique. On se souviendra peut-être qu’en un temps pas si ancien la « zone » désignait ce que l’on appelle aujourd’hui, avec la même morgue, les « quartiers » ou certaines banlieues, ces portions de territoire où la police n’oserait pas s’aventurer, lieux supposés mal fréquentés, suintant de dangerosité.


Patricia Janody, Hors-zone : Une clinique de l’embranchement. Epel, 155 p., 23 €


Pour user d’un langage contemporain, cet essai, qui se dispense de toute introduction didactique, vise à nous « brancher » sur le quotidien des malades « psychiatrisés » et de ceux, cliniciens, qui les accompagnent et s’efforcent de décrypter leurs mystères. « Quotidien » n’est pas ici un vain mot. Il s’agit à propos de ces sujets, patients impatients qui sont à la fois là et pas là, de saisir comment tout leur est problème, occasion d’exploser comme de s’emmurer : scansions de la vie monotone, ces actes qui consistent à se lever, se laver, errer dans les couloirs ou demeurer immobiles et, moment presque théâtral, celui des repas annoncé par le bruit des chariots de cuisine, espace-temps où s’expriment, avec violence souvent – l’oralité y est à l’œuvre –, résistances et rejet tant des autres que de la nourriture, objet de dégoût ou de persécution.

Quotidien hospitalier dans lequel, plus qu’ailleurs, le temps diffère du nôtre au point « qu’après quelques mois, ou plutôt quelques années, on a appris à se comporter, et en somme à habiter ce milieu indémêlablement hostile et accueillant ». C’est dans cette sorte d’immobilisme que surgissent des moments « ni calculés, ni calculables, qui surviennent quand on ne les attend plus, où se produit un imperceptible frémissement, l’amorce d’un nouvel état de choses. Et que se noue un dialogue simple par-dessus les abîmes ».

Les chapitres qui nous introduisent ainsi, parfois sans ménagement, dans cet univers, celui des multiples aspects de la folie, pour nous en faire ressentir tant la tendresse que l’atrocité, alternent avec ceux dans lesquels l’auteur explore ses propres origines, les racines lointaines et encore toutes proches de son devenir psychiatre : la folie de sa mère qui se manifeste très tôt, alors qu’elle est petite fille, inapte à nommer les bouleversements qui rythment son enfance pour ensuite, devenue adulte, interroger avec angoisse les raisons obscures de ces dérangements, et cela jusqu’à réaliser, jusqu’à se dire et parvenir à écrire : « la cause de la psychose de ma mère c’est moi », non pas, insiste-t-elle, « au sens d’un moi qui s’éprouve sentir et penser, ni même d’un moi cherchant à fixer quelque cause ». Elle était. Sans plus, élément immaîtrisable venant, tel un tremblement de terre, faire s’écrouler un équilibre sans doute déjà fragile.

Cet essai à l’écriture parfois aride, voire hermétique – on le regrette –, parcourt ainsi les sinuosités et les imprévus d’une errance dans l’univers de la psychose, cet état qui, plus encore que par les mots, s’exprime par le corps, corps déchet, corps maltraité, corps exhibé, corps déglingué. Itinéraire dans lequel Monsieur O, personnage dont le délire scandé par des propos plus que violents, tantôt racistes tantôt obscènes, comme imbibés du contexte des attentats, sert en quelque sorte de guide, dont l’existence – on serait tenté de dire la survie – est liée aux ouvertures, silence et patience, d’une psychiatrie qui n’est pas, ne serait pas bridée par des impératifs économiques et plus encore politiques ; une psychiatrie qui ne se laisse pas enfermer, comme les « malades » trop souvent « contenus », dans les ornières d’un organicisme ayant partie liée avec l’univers pharmaceutique et ses dividendes, mais qui ne s’évade pas non plus dans les mirages utopistes de l’antipsychiatrie dont Lacan disait qu’elle ne résolvait rien quant à la psychose mais qu’elle était plutôt une psychiatrerie.

En un temps où une certaine politique rêve de transformer les hôpitaux psychiatriques en prisons et où la psychiatrie pourrait bien s’étouffer, la démarche de Patricia Janody montre que l’on peut, passion et intelligence mêlées, faire en sorte que la flamme de l’humain ne s’éteigne pas devant ce qui prend parfois l’allure d’un cataclysme.

Michel Plon

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