Freud et Bleuler, l’impossible compromis

La publication, dans l’excellente traduction de Dorian Astor, des lettres entre Freud et Bleuler, aussi incomplète soit-elle du fait de la perte d’un certain nombre d’entre elles, est un événement qui vient enrichir notre connaissance de l’histoire de la psychanalyse, de son élaboration théorique et de ses rapports avec la psychiatrie. Elle met aussi en évidence ses constantes difficultés institutionnelles.


Sigmund Freud et Eugen Bleuler, Lettres 1904-1937. Édité et commenté par Michael Schröter. Introduction de Thomas Lepoutre et François Villa. Avant-propos de Tina Joos-Bleuler. Contribution de Bernhard Küchenhoff. Trad. de l’allemand par Dorian Astor. Gallimard, Coll. « Connaissance de l’inconscient », 311 p., 32 euros.


Les brillants essais qui accompagnent cette correspondance contribuent à faire de cet ouvrage un véritable dossier, nanti d’un appareil critique aussi minutieux que rigoureux et d’une bibliographie quasiment exhaustive. De cette belle réalisation on doit féliciter l’éditeur, Michel Gribinski, en imaginant la fierté que le fondateur de cette prestigieuse collection, J.-B. Pontalis, eût pu ressentir.

C’est après le décès en 1994 de Manfred Bleuler, le fils d’Eugen, que Tina Joos-Bleuler, petite-fille d’Eugen, se persuada de l’intérêt d’une telle publication dont elle confia le soin à la grande historienne de la psychanalyse Ilse Grubrich-Simitis, laquelle, faute de temps pour réaliser ce travail, en transmis la charge à cet autre grand érudit, Michael Schröter.

Situons d’abord les acteurs de cet épisode théorico-politique de l’histoire de la psychanalyse, la rencontre et les échanges entre Sigmund Freud, qui n’est plus à présenter, et Eugen Bleuler, contemporain de Freud, né en 1857 près de Zurich et décédé, tout comme Freud, en 1939. Eugen Bleuler est aussi contemporain d’Emil Kraepelin, l’un des maîtres de la psychiatrie allemande, qui allait être dépassé par l’intérêt de Bleuler pour les idées freudiennes et par les conséquences pour la psychiatrie de l’époque de cette ouverture. Une véritable passion pour la psychanalyse qui envahit ce bastion qu’était la célèbre clinique psychiatrique zurichoise du Burghözli, dont Bleuler était devenu le directeur en 1898. C’est au Burghözli, rappelons-le, que se formèrent alors non seulement Carl Gustav Jung, mais aussi quelques-uns des plus célèbres élèves de Freud, Karl Abraham, Max Eitingon et bien d’autres, dont Ludwig Binswanger.

1904 : la doctrine freudienne commence à sortir des limbes. Après les Études sur l’hystérie publiées en 1895 avec Josef Breuer, premier pas important dans l’étude des psychonévroses, le maître-livre, L’interprétation des rêves, paraît en 1900, tandis que d’autres ouvrages et articles décisifs suivent, tels Psychopathologie de la vie quotidienne et, bientôt, Les Trois essais sur la vie sexuelle, Le Mot d’esprit et sa relation à l’inconscient, sans oublier la célèbre étude clinique dite du Cas Dora. Pourtant Freud se sent isolé à Vienne, quelque peu prisonnier au milieu de ses premiers élèves, gêné par leurs rivalités et encombré par leurs disputes : il voudrait faire connaître ses travaux à l’étranger et, mieux encore, partager avec d’autres, des non-juifs notamment, ses recherches et ses avancées ; en un mot, l’une de ses préoccupations majeures en matière de ce que l’on peut bien appeler une politique de la psychanalyse réside alors dans la recherche d’une reconnaissance internationale de la part des ressortissants de ce champ encore tout entier inscrit dans la perspective d’une médecine qui fait peu de cas du psychisme, à savoir la psychiatrie.

Freud Bleuler correspondance critique

Eugen Bleuler

La rencontre qui s’opère entre ceux que Thomas Lepoutre et François Villa appellent joliment le « père de la psychanalyse » et le «  père de la schizophrénie », sera tout sauf académique : bien loin d’être distante et ponctuelle comme on a pu le croire un temps, cette relation apparaît vite comme très forte, empreinte, nonobstant les oppositions théoriques et les désaccords institutionnels, d’un profond respect réciproque, de marques d’affection et, last but not least, d’une admiration sans cesse répétée de Bleuler pour Freud et sa découverte, le même Bleuler étant, pour sa part, le psychiatre le plus cité de toute l’œuvre freudienne.

Dès 1904, Bleuler écrit à Freud : « Nous sommes au Burghözli des admirateurs zélés des théories freudiennes en psychologie et pathologie » et, à partir des années suivantes, l’engouement du Burghözli pour la psychanalyse va aller croissant dans un enthousiasme débordant. De figée et médicale à l’extrême qu’elle était, sous-tendue par une conception organiciste sans failles, la pratique psychiatrique se libère, se met à respirer, faisant place à l’écoute des patients et au déchiffrage des comportements et des rêves, y compris ceux des praticiens qui se livrent à une véritable frénésie de l’interprétation – à plus d’une reprise Bleuler soumet ses rêves à la sagacité de Freud –, le tout n’allant pas sans quelques excès de zèle et une application aussi dogmatique que sommaire des idées de Freud.

Ces chaleureuses relations ne vont cesser de se développer, ponctuées par des appréciations laudatives de part et d’autre. Ainsi, à Salzbourg, en avril 1908, lors d’un rassemblement des partisans de Freud, rassemblement qui peut être considéré, ainsi que l’écrit Michael Schröter, comme « le premier Congrès international de psychanalyse », à la suite de la mémorable conférence de Freud sur le cas « L’homme aux rats », Bleuler prononce ces mots « Professeur Freud, notre maître à tous » ; en 1910, c’est Freud qui écrit à Bleuler que c’est bien l’événement qu’a constitué pour lui l’aide et la reconnaissance apportées par les Zurichois qui l’a conduit « à une reconnaissance éternelle envers Jung et vous-même ».

Tout semble donc réuni pour que se développe, dans une belle harmonie, la « conquête » par la psychanalyse – on ne dira jamais assez la fréquence des métaphores militaires et politiques sous la plume de Freud – des terres jusque-là hostiles de la psychiatrie, Bleuler étant le « Ministre de la défense » dans cette opération et Jung, le « Conquérant », le Josué qui prendra possession de cette terre promise que Freud dit ne pouvoir apercevoir que de loin.

Las ! Les choses, pour demeurer dans l’ordre de l’estime avec Bleuler, allaient se gâter gravement avec Jung et les différends, dont la teneur est encore aujourd’hui plus qu’éclairante, ne vont pas tarder à se manifester.

Différends sur le plan théorique qui ne seront jamais vraiment dépassés. Ils portent d’abord sur des points essentiels de la théorie freudienne. « Quand Bleuler et vous, écrit Freud à Jung, aurez également admis la théorie de la libido, il y aura un fracas audible dans la littérature. » Mais ni Bleuler ni, encore moins, Jung ne comprendront et n’accepteront la conception freudienne de la sexualité. L’écart, et cela apparaît à plus d’une reprise, est d’ordre épistémologique : il portera toujours sur la conception freudienne d’une science ayant ses propres critères alors que Bleuler ne cesse de rechercher des « preuves » à même de valider les thèses de Freud.

Très tôt, en 1905, Bleuler, après sa lecture du « cas Dora », cherche à élargir le débat et sa réflexion prend une portée on ne peut plus actuelle : après lui avoir dit l’intérêt pris à cette lecture, il observe que convaincre les autres ne sera pas une chose facile car ils n’ont pas « votre regard » et parce que « la psychanalyse n’est ni une science ni un artisanat ; on ne peut pas l’enseigner au sens habituel du terme. C’est un art qui ne peut être qu’inné et ensuite seulement développé. C’est pourquoi, à court terme, vous subirez le destin de devoir en découdre avec les artisans de la psychologie et de la médecine ». On ne saurait mieux…prédire ! Tout au long de ces conversations, de ces discussions, c’est l’ambivalence de Bleuler qui s’impose, son désir d’adhérer au tout de la psychanalyse mais en gardant ses réserves morales – sur la sexualité – et ses références médicales. Ambivalence à ce point prégnante qu’elle constituera le socle sur lequel Freud construira le concept théorique du même nom, et cela non sans rendre hommage sur ce point à l’attitude de Bleuler.

© Ferdinand Schmutzer

© Ferdinand Schmutzer

C’est cette même ambivalence que l’on retrouve à propos du différend qui porte sur la question institutionnelle. Comme le soulignent les deux auteurs de l’introduction à cette correspondance, cette dernière est le cadre dans lequel se dessine on ne peut mieux le « manifeste » freudien à l’appui de la création d’une association. Bleuler, dans un premier temps, refusera d’adhérer à cette association internationale qui deviendra l’IPA (International Psychoanalytic Association), puis il cédera à Freud avant de bien vite se retirer.

Les réserves et les critiques de Bleuler sur ce point sont en réalité cohérentes avec celles qui sous-tendent son ambivalence à l’égard de la psychanalyse. Freud, et cela est attesté à plus d’un moment dans l’histoire de la psychanalyse, vise, quoi qui qu’il en dise, à l’unanimité, considérant que l’exclusivité institutionnelle doit être en harmonie avec l’unilatéralité inhérente à l’essence de la psychanalyse : pas d’arrangements, pas de compromis, quelles que soient les déclarations qui pourraient laisser croire à une plus grande souplesse.

Bleuler ne peut pas supporter ce mode de fonctionnement, son esprit universitaire le porte vers le débat, la discussion sans limites, la coexistence de visions différentes. À plus d’une reprise le Zurichois tentera d’argumenter, reprochant notamment à Freud ses conceptions en termes de « tout ou rien » et le caractère inadmissible de telle ou telle exclusion. À l’évidence, pour Freud, qui ne cessera de vouloir le convaincre de le rejoindre, la survie de la psychanalyse prime sur toute autre considération.

La brûlante actualité de ce débat ne devrait pas échapper aux psychanalystes : cette interrogation, lorsqu’elle n’est pas étouffée, est rémanente, qui impose ou imposerait de parvenir à discerner ce qui relève de la psychanalyse et ce qui s’en écarte jusqu’à la nier, objectif qui aurait pour but de se garder de toute forme d’enfermement stérile a priori, comme il s’en manifeste ici et là aujourd’hui. À l’évidence, cet ouvrage, en ses diverses composantes, pourrait bien constituer un point de réflexion capital et témoigner que l’histoire, celle de la psychanalyse en l’occurrence mais aussi celle de ses rapports avec la psychiatrie, ne se limite pas à une chronologie événementielle mais peut, devrait être un terreau revivifiant pour l’œuvre freudienne et lacanienne.

Michel Plon

À la Une du n° 18

La carte des livres