La fille aux dents d’or

Né à Mantoue en 1947, Antonio Moresco a donc près de soixante-dix ans. Or dans chacun de ses romans le narrateur est un homme âgé. Dans Une petite lumière , le vieil ermite devient l’ami d’un enfant de cinq ans qui vit tout seul dans un chalet de montagne isolé ; dans Fable d’amour, un vieux SDF partage un amour passionné, qui se poursuit dans l’au-delà, avec une superbe jeune femme. Des situations peu vraisemblables. Mais l’auteur cherche précisément à rendre vraisemblable l’invraisemblable.


Antonio Moresco, Les incendiés. Trad. de l‘italien par Laurent Lombard. Éditions Verdier, coll. Terre d’altri, 187 p., 16 €


Dans Les incendiés, même schéma : le narrateur est, là encore, d’âge mûr. On ne saura jamais s’il est beau, ni quel est son prénom . Rompant avec une vie dont on ne sait pas non plus ce qu’elle était, il s’abandonne à l’errance, mais fait apparemment partie d’une bande de truands. Un jour, alors qu’il sort de son hôtel pour contempler la mer, la colline s’enflamme brusquement autour de lui et il voit apparaître une merveilleuse jeune fille, « aux dents d’or » déclarant que c’est elle qui a mis le feu aux arbres pour le séduire. Elle lui rappelle une petite fille russe qu’il a aimée dans son enfance et qu’il revoit souvent en rêve. Réelle ou irréelle ? Quoi qu’il en soit, elle disparaît. Après une interminable quête le vagabond finit par la retrouver. Elle se définit elle-même comme esclave, mais aussi comme « terroriste, dealeuse, putain ». Un amour fou, jamais consommé sur terre, les unit désormais.

Invité à un soirée chez le chasseur d’esclaves le narrateur découvre le monde où vit la fille aux dents d’or : elle est la préférée du maître, qui s’avère être russe. Suivent des scènes délirantes dans lesquelles l’auteur privilégie la laideur et la morbidité. De gros vieux bedonnants : « Des truands, des blanchisseurs d’argent, des mafieux, des requins de la finance, des politiques, des pétroliers, des oligarques, qui cherchent dans la merde leur petite place dans le monde » prennent en levrette des filles à peine pubères. Sexe, boisson, drogue, une orgie digne de Sardanapale.

En quoi consiste l’esclavage de la fille aux dents d’or ? Rien de sexuel : « Tout à coup le chasseur d’esclaves a levé son assiette, l’a approchée de sa tête à elle, la lui a mise sous la bouche. Et elle a commencé à y régurgiter la nourriture qu’elle avait si longuement mâchée, l’éjectant avec la langue, allant la chercher sur ses gencives et autour de ses dents, finissant par en décoller avec ses doigts les derniers fragments qui étaient restés accrochés à ses lèvres au moment où elle la rejetait dans l’assiette » Le maître ne mange que ce qui a été prémâché par la belle esclave. Un réalisme qui rappelle l’épouillage du clochard dans Fable d’amour. Si le romancier réussit à rendre vraisemblable l’invraisemblable, il ne parvient pas toujours à rendre tolérable l’intolérable. Pour lui, pas d’interdits, pas de limites, pas de frontières entre le bienséant et son contraire, le vrai et le faux, le réel et l’irréel, la vie et la mort.

La bacchanale est interrompue par l’assassinat (présumé) du chasseur d’esclaves. Ses partisans et la bande de truands dont fait partie le narrateur s’affrontent dans un combat sans merci. On s’y croit : poursuites effrénées, corps à corps meurtriers, sang partout, amoncellement de cadavres. Ce rythme haletant est très bien rendu par la traduction de Laurent Lombard. Pour finir, les amants meurent au combat et se retrouvent à la morgue dans des tiroirs contigus. Alors commence pour eux une nouvelle vie : ils font enfin l’amour – dans de sinistres hôtels de luxe, ceux qui ferment pendant le morte saison–, mais une vie qui ressemble beaucoup à celle d’ici-bas : supermarchés, embouteillages course contre la montre. Sans céder égoïstement au bonheur, ils se rendent en Serbie, en Croatie, en Tchétchénie pour organiser et diriger la dantesque bataille des morts contre les vivants. Re-poursuites, re-cadavres, à plus grande échelle. Pas de sang, les morts ne saignent pas. Mais comment peut-on mourir quand on est déjà mort ? La fin du récit répond à cette question et éclaire le sens du titre.

Ce roman foisonnant, délirant n’en contient pas moins des idées sérieuses : il dénonce tout esclavage, et pas seulement celui des femmes étrangères livrées à la prostitution, « autant d’esclavage que maintenant, dans le marché mondial du travail, entre les nations et les races, dans la criminalité, dans l’économie, dans la politique ». Il dénonce aussi le pouvoir de l’argent : les gros vieux bedonnants qui abusent des jeunes filles sont tous des nantis ou des puissants. Le combat des morts contre les vivants met en relief les horreurs de la guerre. Enfin et surtout, déjà exprimé dans Fable d’amour, cet avertissement : ne nous faisons pas d’illusions, l’au-delà existe, mais il est une simple reproduction de notre triste ici-bas. Seul point positif : l’amour peut sauver le monde.

Les amateurs de films d’horreur, de thrillers et de romans noirs seront comblés. Les autres se contenteront d’apprécier l’inventivité du romancier.

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