Au bonheur des sous-préfètes

La récente édition, complétée d’inédits, des Œuvres poétiques complètes d’Albert Samain permet de lire à nouveaux frais un auteur oublié dont un critique chagrin écrivait, il y a près d’un siècle, que c’était un « lyrique pour sous-préfètes, embourgeoiseur de ce que les autres cherchaient et ont maintes fois trouvé ».


Albert Samain, Œuvres poétiques complètes, édition de Christophe Carrère, Paris, Classiques Garnier, 794 p., 79 €.


Si l’on vous demandait de nommer deux ou trois lauréats du Prix Nobel de Littérature, vous ne songeriez pas forcément au premier, Sully Prudhomme. En lui attribuant la récompense en 1901, le jury saluait chez lui « la composition poétique qui met en évidence un idéalisme grandiose, une perfection artistique et une combinaison rare des qualités tant du cœur que de l’intellect ». Un contemporain qui ne décrocha pas la récompense suprême accordée par l’Académie suédoise, mais aurait pu y prétendre s’il n’était pas mort le 18 août de l’année précédente, est Albert Samain, dont la célébrité, à l’époque, n’avait rien à envier à celle de Sully Prudhomme.

En 1905, Samain était encore le poète du Mercure de France dont les recueils se vendaient le mieux ; en 1931, un monument était inauguré à sa mémoire dans le jardin de Vauban à Lille, sa ville natale, en présence du gratin littéraire du moment : Anna de Noailles, Paul Fort, Maurice Maeterlinck, Henry de Montherlant… En 1949-50 ses œuvres complètes étaient publiées avec des illustrations de Paul-Émile Bécat. En 1958 le centenaire de la naissance du poète motiva encore des célébrations à Paris et dans le Nord. Le demi-siècle qui a suivi n’a pas été tendre avec l’auteur d’Au Jardin de l’Infante. Comme celui de Prudhomme, l’astre de Samain a pâli. Tous deux sont considérés désormais comme maniérés et leur néo-classicisme à la plastique souvent trop parfaite touche moins que les angoisses de certains décadents ; leurs mètres parfaitement réglés sont vus comme des carcans par ceux et celles dont la culture poétique ne remonte pas plus haut que le vers libre.

Les paysages intérieurs à l’esthétique mélancolique, les beautés sensuelles qu’accueillent les vers de Samain sont le produit d’une imagination refuge tôt développée par un orphelin lillois à la sensibilité aiguë :

Mon enfance captive a vécu dans des pierres,
Dans la ville où sans fin, vomissant le charbon,
L’usine en feu dévore un peuple moribond :
Et pour voir des jardins je fermais les paupières…

J’ai grandi ; j’ai rêvé d’orient, de lumières
De rivages de fleurs où l’air tiède sent bon,
De cités aux noms d’or, et, seigneur vagabond,
De pavés florentins où traîner des rapières.

Les délices d’un crépuscule mystique, les infantes qui n’en finissent pas de ne pas vieillir, dans leurs robes de parade surannées, les extases assoupies et les exaltations parfumées des lys laissent deviner parfois des frémissements de l’âme, des inquiétudes passagères qui se résolvent difficilement sauf dans des sanglots de violons ou des arpèges vocalisés au loin. Samain a aimé la musique, passionnément. Boieldieu comme Wagner font ses délices. Fauré compose telle mélodie sur les vers de celui qui appelle ses textes « chanson », « nocturne » ou « musique confidentielle » et pour lequel une mer peut « chante[r] en vagues d’élégie » comme il l’écrit dans un poème aux harmonies inégales mais qui contient de vraies beautés. Que le lecteur en juge par quatre vers parmi les plus réussis de l’ensemble :

Je voudrais, convoitant l’impossible en mes vœux,
Enfermer dans un vers l’odeur de tes cheveux ;
Ciseler avec l’art patient des orfèvres
Une phrase infléchie au contour de tes lèvres.

C’est que, pour Samain, la musique représente un au-delà inaccessible, langage d’une transcendance à laquelle il aspire, lui qui aimerait tant, écrit-il,

[…] sur le piano, tel soir mélancolique
Ressusciter l’écho presque religieux
D’un ancien baiser attardé sur tes yeux.

Samain a lu et bien lu André Chénier dont il imite à l’occasion les « bucoliques », tout comme Heredia au même moment. Il est marqué par Boucher et Watteau, la figure tutélaire des Fêtes galantes de Verlaine. Il retrouve à l’occasion les accents d’un Saint-Preux dans le cabinet de Julie (« Tout ce qui t’a touchée m’inquiète et m’enivre »). Ailleurs, comme dans « La Cuisine », posthume, le quotidien peut lui fournir une inspiration moins artificielle :

Dans la cuisine où flotte une senteur de thym,
Au retour du marché, comme un soir de butin,
S’entassent pêle-mêle avec les lourdes viandes
Les poireaux, les radis, les oignons en guirlandes,
Les grands choux violets, le rouge potiron,
La tomate vivace et le pâle citron.

Au milieu de la scène, la raie « fouillée au couteau, d’une plaie écarlate » rappelle telle nature morte de Chardin, mais le poème est bien de son époque, et la scène témoigne de l’intérêt de Samain pour ce qui l’entoure et pas simplement pour un passé esthétisé.

Si, rendant compte du classicisme d’une admiratrice du Jardin de l’Infante, Anna de Noailles, en 1922, Charles Derennes qualifie Samain de « lyrique pour sous-préfètes, embourgeoiseur de ce que les autres cherchaient et ont maintes fois trouvé », Christophe Carrère, qui édite ses œuvres complètes, évoque « une vie intérieure de petit prince fonctionnaire où la chasteté, en un mot, domine et non l’esthétique du péché d’une société désagrégée. » Ce n’est pas forcément rendre service à un auteur dont il présente, avec d’admirables scrupules éditoriaux, les recueils, la pièce Polyphème, les poèmes épars et inédits au sein desquels un lecteur sans œillères peut trouver encore des vers émouvants.


À la une : illustration de Paul-Émile Bécat pour Au jardin de l’Infante

À la Une du n° 8

;