Lacan l’obstiné

La vie avec Lacan : « la » vie, et non « ma » vie. Pas de confession chez Catherine Millot, pas de dévoilement scandaleux ; seulement un regard, un regard tendre, amusé, passionné, fasciné, qui nous parle de « cette » vie dont, un temps, elle s’enveloppa et se nourrit. 


Catherine Millot, La vie avec Lacan. Gallimard, 105 p., 13,50 €


Seul le réel pouvait arrêter ce « fonceur » à la conduite aussi hallucinante que périlleuse (il fit peur à Mme Heidegger qui s’était embarquée avec son mari à bord de son automobile que rien ne devait freiner), ce réel – butée pour la langue autant que pour l’imaginaire – dont Lacan fit le troisième élément de sa topique, le centre du dernier temps de son œuvre théorique.

Lacan ne cessait de penser et de faire penser par ses aphorismes et ses réponses énigmatiques, toujours à la recherche d’un horizon qu’il savait inaccessible, d’énoncés, de formules ou de constructions supposés pouvoir transmettre, à l’état pur, nettoyé de toute forme de psychologisme, le cristal de l’inconscient et de ses manifestations. Ce souci permanent, obsédant, de ne pas céder d’un pouce devant l’ineffable et l’approximatif se manifestait non seulement lorsqu’il était question de psychanalyse mais aussi bien dans sa vie quotidienne. Lacan témoignait de l’exigence acharnée de résister coûte que coûte à l’enlisement dans les luttes de pouvoir et autres querelles de couloirs propres à une institution. Il voulait, rêvait d’une école sur le mode de celles, antiques, sises au pied du Parthénon, son École, qui eût été à l’abri des scories, entièrement dévouée à la cause analytique, à l’exclusion de toute autre préoccupation. Ce fut un échec en dépit, mais aussi à cause, du succès rencontré, ce succès qu’il redoutait et recherchait en même temps. Le « lacanisme » croissant l’agaçait mais le stimulait.

D’où nous vient cette rencontre de l’homme Lacan, d’un Lacan non pas statufié mais humain, ce portrait, chronique du quotidien empreinte de simplicité et pleine de détails captivants, à même de démystifier les légendes et les caricatures plus ou moins haineuses d’un homme dont le dire et tout autant la façon de se vêtir dérangeaient ? Oui, d’où nous vient cette impression d’avoir connu de près, dans une proximité qui frôle l’intimité en demeurant sur son seuil, l’un des penseurs parmi les plus originaux et les plus importants de cet âge d’or de la production intellectuelle que connut ce pays, la France, pendant quelques décennies qui ont marqué à tout jamais le siècle passé ?

D’un livre, d’un petit livre bouleversant, joyau d’authenticité, tout empli de joies enfantines – à plus d’un titre, Lacan était un enfant, un enfant de cinq ans, disait-il de lui-même – mais aussi d’une délicate nostalgie d’heures ensoleillées. Il faut suivre Catherine Millot, se laisser guider par sa prose aérienne, cheminer dans son sillage comme elle-même le fit dans celui de Lacan, auprès de lui, toujours penché vers l’avant, jamais repu de connaissances, « obstiné » – la légende ou la rumeur dit que ce fut son dernier mot –, imposant silencieusement ses objectifs dans tous les domaines, ceux de la recherche théorique comme celui de randonnées aptes à épuiser ses compagnons sous un soleil brûlant, ou encore animé de cette soif de posséder villes, musées et églises où il savait trouver et surtout décrypter les chefs-d’œuvre de tel ou tel maître du passé, grand ou petit.

Le jour vint – l’auteure l’indique avec une infinie pudeur mêlée de tristesse – où le réel biologique, celui qu’une femme ne peut contourner, les éloigna. Puis vint, autre réel, la maladie et son inéluctable issue. Retournant à Guitrancourt, la demeure de campagne de Lacan où tant de fois, entre les distractions avec les proches, elle avait travaillé dans le « petit bureau vert » – comme un écho du « petit pan de mur jaune » – face à lui, attelé des week-ends entiers à la préparation de son séminaire hebdomadaire, elle dit avoir ressenti s’ouvrir en elle, « creusé par les sanglots, un trou noir et sans fond ». « La mémoire est précaire, nous dit encore Catherine Millot, mais l’écriture ressuscite la jeunesse des souvenirs ». Cette belle écriture vient réveiller en nous, pour nous les offrir, ces heures exquises dont nous ignorions jusqu’à l’existence.


Crédit pour la photo à la une : © Catherine Hélie

Michel Plon

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