Le coup de dés poussé à ses dernières extrémités

Voici un livre de poésie expérimentale [1] qui a toutes les chances de passer inaperçu (pas de quatrième de couverture, pas de préface ; c’est un livre qui semble s’adresser exclusivement aux happy few qui connaissent et suivent déjà l’œuvre de l’auteur), comme les précédents opus de Philippe Jaffeux (c’est son septième livre), si l’espace critique ne s’en empare pas. Comme la meilleure revue de cinéma, Trafic, voici un livre qu’on va « accompagner », pour reprendre l’une de leurs si belles formules. (Tel devrait d’ailleurs être le beau souci de tout espace critique véritable : accompagner les œuvres difficiles et marginales en cours.)


Philippe Jaffeux, Entre. Lanskine, 72 p., 12 €


Après une pause parlée (Écrit parlé, entretien avec Béatrice Machet, Passage d’encres, 2016) destinée à souffler un peu après son monumental Alphabet : De A à M (plus de 400 pages au format A4, Passage d’encres), Jaffeux reprend le cours de son grand work in progress : comment innover en poésie après les grandes révolutions poétiques de la fin du XIXe siècle (voir chez Julia Kristeva, en particulier, La révolution du langage poétique, Seuil) ? Comment, formellement, créer du nouveau ? Comment continuer le projet formel de Stéphane Mallarmé ? C’est l’écrivain Guy Lelong, auteur de Révolutions sonores: De Mallarmé à la musique spectrale (MF, 2010), qui, au cours d’une discussion, m’a mis sur la bonne piste, et je le cite : « Et c’est surtout que n’ayant rien compris au projet du Coup de dés – un texte déduit de son lieu d’accueil (la page, le livre – ils [les mauvais poètes] n’en ont retenu que les blancs en éparpillant au hasard des “poétèmes” ridicules, montrant au passage qu’ils n’avaient rien compris non plus au hasard mallarméen (qui n’est rien d’autre que l’abandon de la métrique régulière). »

À l’origine de ce pari qui semblait impossible, le hasard, comme pour la quasi-totalité des découvertes (voir Newton), ou plutôt le hasart, comme l’écrit systématiquement Jaffeux, comme une marque de fabrique : à cause d’une maladie grave et physiquement handicapante, Philippe Jaffeux a dû abandonner complètement la plume et le stylo, puis même le clavier ; il dicte donc ses textes, et c’est son souffle qui trace directement ses phrases. Cela ne serait pas nouveau (de nombreux auteurs le font aussi, mais sans raison organique, juste par « confort ») si Jaffeux n’avait ajouté à sa littérature littéralement soufflée un jeu constant avec les nombreuses possibilités du clavier d’ordinateur : espaces variables, retours à la ligne, tabulations, jeux avec les nombres (d’octets, de lettres). Ce qui nous amène directement à la principale originalité (et nouveauté) d’Entre, donnée à la toute fin du livre, en « hors texte » : « Entre est ponctué à l’aide d’une paire de dés. Les intervalles entre chaque phrase s’étendent donc entre deux et douze coups de curseur. » Nous y voici, dans le titre, Entre : entre les phrases, des intervalles variables qui font que le texte devient étonnant pour le lecteur/regardeur ; il se transforme même, et selon le souhait du poète (voir son entretien cité plus haut), en peinture, c’est-à-dire en une forme qu’on peut voir avec les yeux, d’un coup. Comme chez Godard, « une pensée forme ». Mais, voyez (extrait de la page 31) :

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D’un seul coup d’œil, le lecteur comprend la deuxième partie de « l’explication », hors texte, d’Entre : « Entre est un texte aléatoire qui est accompagné par l’empreinte de trois formes transcendantes : le cercle, le carré et le triangle. » Jaffeux écrit : « La chimie de ses intervalles se modifie au contact d’une page peinte ». Il n’y a jamais de « je » chez lui, mais toujours un « il » : la poésie personnelle a fait son temps de jongleries relatives et de contorsions contingentes ; si Jaffeux est malheureux, il garde cela pour lui : pas de gémissements, pas de sophismes ; mais une poésie tout entière cosmique : « je » est le cosmos tout entier. Jaffeux joue, il ne fait, comme le grand Enfant qu’Héraclite a vu dans l’Aion, que « jouer le jeu du monde », « avec deux dé        s qui reconstruisent la / lumière du          papier ». Ou bien : « Onze nombres mesurent des intervalles qui racontent l’histoire d’un jeu ».

À chaque phrase, Jaffeux rejoue tout son livre : il n’y a pas la moindre anecdote, pas les moindres prémices du développement d’une quelconque « histoire », juste du texte et du texte, comme chez les objectivistes [2] américains selon Pascal Boulanger (discussion avec le critique-poète). En cela, Entre est bien un lointain descendant du Livre des transformations, ou Yi King : à chaque ligne, tout est changé ! tout a muté ! C’est donc un livre très sage. Chinois. Le lecteur non devenu cruel avec lui-même devra sans doute passer son chemin… Qu’importe ! Il y aura toujours de tels lecteurs friands de cruauté envers eux-mêmes ; il suffit de les trouver, en les informant. Leur dire, par exemple, qu’Entre est une roue, et que cette roue est parfaitement carrée ! C’est-à-dire qu’on peut prendre ce livre dans tous les sens, à l’envers, au milieu, n’importe où – il n’y a ni haut ni bas, ni début ni fin –, d’ailleurs, il n’y a aucune trace visible de ponctuation ; le dernier mot est « hasart », sans point final


  1. Je choisis de barrer ce terme, « expérimental », comme dans Éloge du cinéma expérimental de Dominique Noguez (éd. Paris Expérimental): toute poésie nouvelle devrait, après Mallarmé, être une expérience avec la page blanche, sous peine de grande faiblesse formelle.
  2. La première page de Wikipédia donne : « Le terme objectiviste a été revendiqué, une des premières fois, par Charles Reznikoff, George Oppen, Carl Rakosi et Louis Zukofsky pour désigner leur groupe. Leur travail se fondait sur une forme d’effacement du poète derrière des créations devant donner accès objectivement au réel. »

Guillaume Basquin

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