Comment rêvait l’homme médiéval

L’homme médiéval ne rêvait pas comme nous, petits-enfants de Freud dont nous avons si bien intériorisé la doctrine que nous ne sommes plus conscients de l’écart, comme nous le rappelle avec force l’introduction de Rêves de soi, anthologie composée par Gisèle Besson et Jean-Claude Schmitt. Nos rêves sont les vestiges d’un passé enfoui ; le rêve médiéval cherchait les clefs de l’avenir. Un avenir dominé par l’horizon de l’au-delà et la peur angoissante de la damnation.


Rêves de soi : Les songes autobiographiques au Moyen Âge. Textes traduits du latin par Gisèle Besson. Présentation de Jean-Claude Schmitt. Anacharsis, 480 p., 24 €


Gisèle Besson et Jean-Claude Schmitt, Rêver de soi : les songes autobiographiques au Moyen Age, Anacharsis

Agnolo Gaddi, Le rêve de l’empereur Héraclius (1385-1387)

Pour les auteurs de cette anthologie, les récits autobiographiques offrent une voie d’accès privilégiée à la subjectivité des témoins, fortement imprégnée d’une culpabilité morale que l’Église s’efforce d’orienter vers la confession et la pénitence. La plupart des rêves ont pour origine des puissances invisibles, positives ou négatives : « Certes le rêveur médiéval se pose en sujet, mais en sujet aliéné, en sujet d’un Autre. » Cet ouvrage, terme provisoire de longues années de recherche, est un modèle du genre : problématique clairement posée autour de cet écart entre les sociétés dites traditionnelles et la nôtre, exposé magistral sur le statut et la variété des rêves, de l’Antiquité païenne à la première modernité, récits précédés chacun d’une notice sur le narrateur et le contexte du rêve, nuances de traduction discutées en notes, sources bibliographiques.

Un regret toutefois, l’absence quasi-totale d’Artémidore de Daldis, à qui la chronologie et l’ordre alphabétique auraient pu donner légitimement la première place dans cette anthologie, au lieu de l’expédier en quelques lignes sous prétexte que son livre « savant et subtil » était écrit en grec et n’a donc pu avoir une forte influence au Moyen Âge. Sauf que les auctoritates dont se nourrit la pensée médiévale le connaissaient bien. Galien, Macrobe, les onirocrites byzantins ou arabes, ont repris des éléments de sa classification – songe, vision, oracle, rêverie, apparition –, et peu ou prou ses principes de déchiffrement. Artémidore ne s’est pas contenté d’étudier les manuels d’onirocritique disponibles, il a voyagé en Grèce, en Italie et en Asie Mineure, interrogé aussi bien des savants que des « devins de la place publique », pratiqué lui-même le métier, et rassemblé une documentation de plusieurs milliers de rêves. Son traité s’intéresse en priorité au songe, qui est divinatoire, à la différence des rêves somatiques. Les songes se subdivisent en classes, catégories, espèces, sous-espèces, types, mais pour les interpréter correctement il faut tenir compte des déplacements qu’ils opèrent. Il faut aussi connaître le rêveur, son âge, son métier, sa fortune et ses mœurs, chacune des données pouvant être positive ou négative, et surtout il ne faut pas se contenter d’une explication trop simple car les clients refuseraient d’y croire.

Macrobe distingue comme Artémidore cinq catégories de rêves, qu’il détaille en donnant leurs équivalents grecs : à l’oneiros correspond le somnium latin, né des troubles qui agitent l’âme, à l’horama la visio, envoyée par une puissance supérieure, au chrematismos l’oraculum, avertissement et guide de conduite,  à l’enhypnion  l’insomnium, sorte de cauchemar souvent produit par l’excès de nourriture ou de boisson ; phantasma, terme voisin de phantasia que Cicéron traduisait  par visum, n’a pas plus que l’insomnium de valeur divinatoire. Pour Isidore de Séville, il n’y a plus que trois sortes de rêves : ceux qui viennent de l’homme et sont marqués par son inclination au péché, ceux qui viennent du diable tentateur, et les plus rares, ceux qui sont d’authentiques révélations divines.

Gisèle Besson et Jean-Claude Schmitt, Rêver de soi : les songes autobiographiques au Moyen Age, Anacharsis

Simone Martini, Le rêve de saint Martin (1322-1326)

Depuis l’Antiquité, on se raconte les songes, païens ou bibliques, qui ont marqué l’histoire et que le christianisme bouleverse sans les faire disparaître. Saint Jérôme exprime en dormant l’attrait coupable qu’exercent sur lui les livres profanes : « c’est cicéronien que tu es, non pas chrétien ». Joseph a été instruit en rêve d’emmener Marie et l’enfant Jésus en Égypte. C’est un rêve qui a opéré la conversion de Constantin et avec lui celle de l’Empire romain. Et c’est en rêve que Monique entrevoit la conversion future de son paillard de fils. Saint Augustin montre une connaissance, directe ou non, des catégories néoplatoniciennes quand il dresse à son tour une typologie des rêves qui « tantôt sont vrais, tantôt faux, tantôt troublés, tantôt paisibles », mais l’important à ses yeux est d’abord de distinguer si c’est le mauvais ou le bon esprit qui les inspire.

Avec le christianisme, le Diable entre en scène. Le rêve inquiète parce qu’il échappe à la volonté consciente, Isidore de Séville parle même de « sortie de l’esprit » (« excessus mentis ») pendant le repos. Ces images nocturnes d’apparence si réelle viennent de l’au-delà, mais lequel ? Mutatis mutandis, elles posent aux chrétiens le même dilemme que le retour d’entre les morts du roi Hamlet : quelle est la nature de cet « esprit perturbé », peut-on en conscience se fier à lui, l’âme ne court-elle pas le risque de se damner en suivant ses instructions ? Certains s’en tirent par une forme de tautologie : les vérités bénéfiques sont révélées par l’entremise des anges, les choses nuisibles ou impures sont des fourberies du démon.

Jean-Claude Schmitt, qui travaille depuis de longues années à l’étude du rêve, a choisi ici de le limiter aux récits autobiographiques, mais les contours de son corpus sont parfois flous. Par exemple, Guillaume de Lorris et Jean de Meung se relaient au cours d’un songe déployé sur plus de 20 000 vers mais qui n’a, reconnaît-il, aucune valeur autobiographique. Le Roman de la Rose sert de modèle à une autre fiction peuplée de figures allégoriques, le pèlerinage mental de Guillaume de Digulleville. Les clefs des songes médiévales, assez loin du prototype d’Artémidore, proposent des interprétations mécaniques reliées aux lettres de l’alphabet, aux phases de la lune ou au contenu manifeste du rêve. Sous la lettre A, les combats d’oiseaux (aves) signifient des querelles à venir ; un arbre chargé de fruits est une promesse de gain.

Nombre de rêveurs illettrés ont dû laisser à d’autres le soin de tenir la plume. Rapportent-ils vraiment une expérience vécue, c’est souvent difficile à dire. Dans certains cas, la volonté du narrateur, souvent un clerc, est manifeste, menace ou avertissement oblique, consolation, pédagogie. Un rêve comme celui de Joinville, l’ami et chroniqueur de Saint Louis, conduit souvent à la fondation d’une église, ou au culte d’un nouveau saint. Parfois, l’intention polémique des truchements est affichée sans détour, ainsi en pleine crise iconoclaste quand « Théodore, évêque de Myre, qui a rapporté dans ce même synode les rêves de son archidiacre pour appuyer l’adoration des images, a agi de façon risible et puérile ». Les visions apocalyptiques de Robert d’Uzès récapitulent les signes annonciateurs de l’anéantissement promis à l’Église corrompue. D’autres, rappelant les précédents célèbres, proposent des parcours de conversion, du paganisme à la foi, ou conversio au sens de changement de vie. Guibert de Nogent racontant le rêve de sa mère pense à sainte Monique. Otloh de Saint-Emmeran rassemble ses rêves personnels et ceux que lui ont racontés ses frères moines comme autant d’étapes sur le chemin de son entière dévotion à Dieu. Dans ses visions, Dieu ne se contente pas de lui parler en abondance : le pécheur est roué de coups parce qu’il aime lire le poète Lucain, et se souvient que saint Jérôme a subi le même traitement pour avoir admiré des auteurs païens. Les saints n’hésitent pas à intervenir eux aussi avec des arguments contondants. Saint Étienne enfonce son bâton muni d’un fer pointu dans la poitrine de chanoines récalcitrants. D’effrayants combats se livrent la nuit entre l’habile tendeur de pièges, maître des illusions, et l’âme assoupie qui ne pourrait lui résister sans l’aide de la grâce divine.

Gisèle Besson et Jean-Claude Schmitt, Rêver de soi : les songes autobiographiques au Moyen Age, Anacharsis

Jérôme Bosch, Le Jardin des délices (1503-1515)

Nombreux en période de crise spirituelle ou politique, les rêves avertissent d’une mort prochaine, menacent, dévoilent les tortures de l’enfer, guident les âmes souffrantes sur la voie de l’expiation. Pierre le Vénérable reçoit en songe la dénonciation d’un meurtrier, qui lui permet ensuite d’obtenir sa confession publique.  L’abbé de Pontigny rapporte que Thomas Becket eut le présage de son assassinat : « je me voyais tomber entre les mains des hommes du roi, qui de leurs épées m’arrachaient la peau du crâne et me fendaient la tête. Ah, seigneur abbé, cette vision de ma tête, dans mon lit… ! ». Mais Giraud de Barri, conseiller du même roi, prend ses rêves pour des réalités quand il voit le futur Jean sans Terre, mécréant notoire, tracer les fondations d’une église sur l’herbe à la manière des arpenteurs, ou croit confirmé son propre espoir de devenir archevêque.

La plupart des récits rappellent qu’il faut faire preuve de discernement en interprétant ces signes surnaturels, car le Malin rôde autour des dormeurs. Alcher de Clairvaux explique les pouvoirs des démons par leur expérience du monde, bien plus longue que celle d’une vie humaine, et la rapidité de leurs mouvements dans l’espace : ainsi parviennent-ils à accomplir « quelques tours merveilleux, avec lesquel ils attirent et corrompent les hommes ». A fortiori les pauvres femmes crédules. L’illustre Hildegarde de Bingen elle-même, la grande érudite que consultaient les puissants d’Europe, s’entoure de précautions oratoires pour décrire ses visions prophétiques, sachant que les clercs seraient prompts à l’accuser de colporter des sottises ; or, elle l’affirme avec force, elle ne dormait pas, n’était ni malade ni folle quand Dieu les lui a envoyées, elle n’est que le médium de la voix divine qui s’adresse par elle à toute son Église. Divers narrateurs soulignent comme elle qu’ils étaient éveillés, car les démons s’ingénient à faire somnoler les moines pendant les offices religieux, et l’état de torpeur est propice aux égarements de l’esprit.

Peuplé d’exemples édifiants, de mises en garde contre les faiblesses de la chair et les châtiments qui l’attendent, le rêve médiéval semble rarement la satisfaction d’une pulsion. Les visions sont au mieux consolantes, avec l’espoir d’un paradis toujours lointain et imprécis. Après avoir été tourmenté par l’énumération démoniaque des souffrances que lui a infligées la vie, Giovanni di Pagolo Morelli contemple le Crucifix et s’endort apaisé par le souvenir de la Passion du Christ. Il assiste alors à une fête immense d’oiseaux et reconnaît aux pieds de la Sainte Vierge l’esprit de son fils. Pierre de Cornouailles rapporte les visions de son grand-père : Ailsi traverse des fleuves bouillants ou glacés porté par son enfant défunt et visite tous les lieux de peines avant d’atteindre le paradis où les âmes saintes resplendissent de joie – une courte page après six d’affreuses tortures –, après quoi il doit retourner dans le monde et faire une bonne fin s’il veut rejoindre son fils dans la béatitude du repos éternel. Le livre s’achève sur « un geste sans précédent dans l’histoire de la peinture » : l’aquarelle où Dürer inscrit sa vision, pendant la nuit de la Pentecôte 1525, d’une grande masse d’eau qui s’abat sur terre, « avec une férocité démesurée, un immense fracas et un flot qui dévastait tout le pays », comme en écho à la terrible guerre des Paysans qui ravageait le Saint-Empire romain germanique.

Dominique Goy-Blanquet