La beauté du geste

C’est une merveille de recueil que ce Gestuaire de Sylvie Kandé. Un ensemble de poèmes écrit dans une langue drue, dure-vivante. Comme à la force du poignet.


Sylvie Kandé, Gestuaire, Gallimard, 112 p., 12,50 €


Ce qui reste d’un geste. Une forme, à peine : « les pattes brisées d’un moustique qui adhère encore légèrement de son corps filiforme au carreau brûlant ». Un silence qui fait sens, comme une source qui bruit : « à oser retenir le pas / on entendrait croître la canne ». Ce qui le précède aussi : « Mille et un signes dérangés / à fourmiller dans ses froissures ». Ou bien ce qui est le geste, simplement, le cœur d’un mot devenu chose entrée dans le temps, une marque aussi indélébile qu’invisible : « Car du geste qui ne s’entend ni ne s’écrit / n’est-il pas juste de dire qu’il est / pensée qui s’effile dans l’air / propos qui cogne le vide / ombre portée du néant… »

Ils ne sont pas simples à qualifier, les gestes que dessine, dessille, Sylvie Kandé. À la volée parfois. Violents souvent. Gestes d’air, de feu, d’humeur, de terreur même. Comme un souvenir qui s’enfonce en vous a posteriori, vous engonce : « Botte dans les côtes – pure nostalgie ». Ils ne sont pas faciles à quantifier non plus. Ils s’arrêtent peut-être à un moment, plusieurs, reprennent de plus belle ou continuent on ne sait où. Ils sont un, deux, trois, la partie d’un tout, d’un pas tout à fait tout. Un miracle et un mirage : « Ce geste lapidaire / courant du rein du dieu / à la plaine où son nombril est offert / à la soif des foules et des faunes / c’est vous qui l’initiez / beauté qui vient / dame des dunes / à la grave paupière ».

C’est que les gestes contiennent, retiennent toutes les histoires, comme d’autres leur souffle. La vie part d’un mouvement infime et y revient sans cesse, un moment se déroule alors comme une longue pellicule de mémoire.

« De ses mains j’ai fait mon deuil
mais de ses gestes non
une façon
de la suspendre au clou sa canadienne
et de rêver bref en surplomb de son soulier
(du débarras sa toux )
peut-être déjeunait-il
son couvert étant mis
mais à bouchées bien lentes
comme un qui sait peser la peine
compter de chaque chose le coût
peut-être pas après tout » (Portrait en miettes)

Des ancêtres revivent, l’intime affleure, les objets même du quotidien se mettent de la partie. Gestuaire est, au choix : un répertoire sans fin, une réserve naturelle, un flot continu. Gestuaire : estuaire de gestes. Et l’Histoire de se tailler la part du lion, avec ses grandes balafres, ses cicatrices sur le front, ses mitraillettes pour la forme, l’Histoire qui se passe, que l’on entend passer partout, ici dans le claquement d’un garde-à-vous, là dans « une civière qui soubresaute ».

Sylvie Kandé, Gestuaire, Gallimard

Sylvie Kandé © Catherine Hélie

Il n’y a pas de petits ou de grands gestes dans Gestuaire, juste des gestes justes, quand bien même ils seraient nés dans le crime :

« En bas, la rue aiguisait en riant ses couteaux.
– Pourquoi eux ? Comment calculez-vous la différence ? Que ne donnez-vous l’ordre de suspendre cette tuerie avant qu’elle ne s’étende ?
-C’est que nous, nous maîtrisons l’art des gestes ; eux, depuis la nuit des temps, se contentent de mouvements. » (Génocide).

C’est donc l’intensité, la densité du geste qui importent avant toute chose et qu’il faut transcrire, traduire, comme dans cette suite de « Coups durs » qui forment le centre du recueil. Le geste est d’abord dans le mot, retenu, comme l’orage dans l’air, et puis la main part, s’élève, retombe. Le poème absorbe alors le geste, agit le geste. La force est devenue une forme.

Ceci explique-t-il cela ? Toujours est-il qu’il n’y a pas un mot, pas une tournure, pas un silence qui ne s’appelle pas du nom de poésie chez Sylvie Kandé. D’ailleurs, elle seule est capable de faire entrer une définition de dictionnaire dans un poème sans que le lecteur n’y trouve à relire. D’apparier des verbes peu usités. De mélanger étonnantes expressions et détonantes impressions. La langue de Kandé est une gangue rare, magnifique, vivante, luxuriante ; le réceptacle de toute l’étrangeté, parfois l’étrangèreté, du réel. Un tableau de sons et de sens. Un Tout-poésie. Ou alors, pour le dire plus simplement, ce qui reste d’un geste : sa prodigieuse et intrinsèque beauté.

Roger-Yves Roche

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