En première ligne d’une politique trumpiste d’une brutalité assourdissante, comment l’ONU peut-elle tenir ? Loin des sentiers battus, dans Dix œuvres musicales à l’ONU. Une diplomatie du sensible, Frédéric Ramel cherche des réponses à travers les concerts annuels institués par l’organisation. Si l’on entend y célébrer l’universel en musique, quelles œuvres convoquer ? À travers certains choix, percent quelques dissonances.
Il y a des livres qui s’inscrivent dans une longue bibliographie, venant amender, revivifier une voie de recherche. D’autres s’opposent, se dressent en s’appuyant sur une nouvelle grille de lecture. Et puis, il y a ces livres qui ouvrent des boîtes de Pandore : le nouvel ouvrage de Frédéric Ramel est de ceux-là. À travers une introduction de près de cent pages, à la fois riche et stimulante, le politiste nous montre une brèche inexplorée dans l’analyse des diplomaties musicales.
Ce dernier domaine n’est pas nouveau. Les études se sont toutefois concentrées sur les « usages de la musique dans les relations façonnées et pratiquées par les États et/ou les acteurs non étatiques sur la scène internationale », oubliant l’usage que pouvaient en faire les organisations multilatérales. À travers dix œuvres interprétées lors du concert annuel de l’ONU, c’est ainsi un pan ignoré des diplomaties musicales que Frédéric Ramel arpente. Sous sa plume, l’organisation apparaît comme le laboratoire d’une diplomatie musicale et d’une « politique symbolique » par la musique. Une perspective stimulante en ces temps de crise du multilatéralisme. Qui sait, dépasser cette crise commence peut-être par tendre l’oreille…
Dès 1949, la musique est un pensé de l’organisation multilatérale. Cette année-là, le Carnegie Hall accueille son tout premier concert. Mais il faut attendre l’arrivée du secrétaire général Dag Hammarskjöld pour qu’un « rite musical » annuel soit institué. À partir de 1953, tous les 24 octobre – jour de l’entrée en vigueur de la charte de San Francisco –, la salle de l’Assemblée générale des Nations unies se métamorphose. Pas de débat, pas de vote ce jour-là. Mélodies, accords, harmonies retentissent sous le dôme majestueux de ce lieu incontournable d’élaboration de la politique onusienne.
C’est loin d’être anodin, cette salle a été minutieusement choisie par le secrétaire général suédois – surnommé de façon amusante par l’auteur l’« entrepreneur de symboles ». L’Assemblée générale est en effet la seule instance où tous les États membres sont représentés à vote égal. Ce point de rencontre est ainsi le lieu idéal pour instituer l’« opération symbolique » au cœur de ce nouveau rite musical. Il s’agit d’offrir une représentation de l’ordre international à laquelle se joignent les États membres. C’est rien de moins que l’universel que l’ONU entend symboliser par la musique.
En s’appuyant à la fois sur l’étude des œuvres musicales programmées, mais aussi sur celle des discours des secrétaires généraux, Frédéric Ramel montre la double dimension du symbole – comme expression d’une « information sémantique » et « esthétique ». Désignée tour à tour comme moteur ou modèle, la musique apparaît comme l’incarnation des principes d’harmonie qui structurent le monde, et des valeurs d’universel, de paix, d’humanité portées par l’organisation. L’idée de musique comme « langage universel » est constamment saisie. Et pourtant, « la musique n’est pas universelle en tant que telle », rappelle Frédéric Ramel.

Que tirer de cette politique symbolique décrite par l’auteur ? « Le symbole donne à penser », écrivait Paul Ricœur dans la revue Esprit en 1959. Le philosophe décrivait son « opacité », par opposition aux « signes techniques parfaitement transparents qui ne disent que ce qu’ils veulent dire en posant le signifié ». Le symbole « précède l’herméneutique », et donne son sens « en énigme et non par traduction ». C’est ainsi avec les habits d’enquêteur d’énigmes musico-diplomatiques qu’avance Frédéric Ramel à travers ces pièces musicales. Il replace consciencieusement chacune d’elles dans son contexte, géopolitique, culturel et biographique. Sa collecte des symboles informe autant sur le sens que ceux-ci enferment que sur le contexte dont ils émanent.
Continuités, évolutions, ruptures, controverses apparaissent. Cette politique symbolique décryptée par Frédéric Ramel trace ce que nous pourrions nommer une histoire sonore du multilatéralisme. Les œuvres (dé)programmées en ces 24 octobre font apparaître en creux l’« état d’esprit » de l’organisation multilatérale – au sens donné par Marc Bloch – mais aussi ses contradictions internes et ses ambitions.
Parmi ces tensions, on trouve ce tiraillement entre intérêts nationaux et globaux. La chanson Hope de Dana Al Fardan, à laquelle le politiste consacre son dernier chapitre, en est la parfaite illustration. Grâce à cette œuvre, le Qatar entend « élaborer et renforcer une diplomatie culturelle volontariste », écrit le politiste. Autrement dit, l’universel prend l’habit du nation-branding. Cette analyse rappelle une notion-clé du droit international : la politique juridique extérieure. Cette dernière désigne les stratégies juridiques adoptées par les acteurs du multilatéralisme afin d’infléchir l’action internationale vers leurs propres intérêts. Cette chanson qatarie met en évidence l’articulation de cette politique avec l’élaboration d’un soft power sophistiqué.
Les œuvres musicales font aussi apparaître un lent – et périlleux – élargissement de l’universel onusien, intégrant des États non occidentaux, puis de « petits » États comme le royaume de Tonga – un État insulaire durement touché par les effets de la crise climatique. Apparaît également un défi grandissant avec le temps : celui du maintien de la paix dans un monde qui se nucléarise. En 1956, alors que l’armement nucléaire des deux Grands se modernise, c’est à la « fraternité universelle » incarnée par la Neuvième de Beethoven qu’appelle Dag Hammarskjöld. À travers ces partitions onusiennes, c’est aussi le débat sur la parité qui émerge. Ou plutôt le non-débat, au vu de la sous-représentation criante des compositrices. Leur présence « demeure infime : 3 % de l’ensemble des créateurs », constate Frédéric Ramel. L’universel onusien demeure très masculin.
À travers cette étude des matériaux musicaux, une « philosophie du symbole » se déploie en filigrane. Ricœur disait de celle-ci : son « moment historique […], c’est celui de l’oubli et aussi celui de la restauration ». Autrement dit, de par la technicité croissante du langage, notre modernité favorise ces opérations symboliques dépeintes par Ramel, et vide ainsi le langage. Mais notre époque appelle aussi à « repartir du plein langage », c’est-à-dire à « le remplir à nouveau ».
Aussi puissante que destructrice, la politique symbolique déployée par les Nations unies n’a-t-elle pas conduit à vider le langage ? Cet oubli décrit par Ricœur peut être vu comme une menace certaine qui pèse sur cette organisation souvent décrite « en état de mort cérébrale ». Aujourd’hui, les menaces grandissent : en janvier dernier, Donald Trump attaquait d’une manière inédite l’ONU, à travers la création d’une organisation parallèle – un « Conseil de la paix » dont le ticket d’entrée s’élevait à plus d’un milliard de dollars en espèces. Si une réforme des Nations unies semble de plus en plus inévitable, ne débute-t-elle pas par le fait de revenir à ce plein langage décrit par Ricœur ? Comme le disait si justement le philosophe : « Ce n’est pas le regret des Atlantides effondrées qui nous anime, mais l’espoir d’une recréation du langage ; par-delà le désert de la critique, nous voulons à nouveau être interpellés. »
