Pour sa première collaboration avec la troupe de la Comédie-Française, Tiago Rodrigues, directeur du Festival d’Avignon, s’est inspiré d’Euripide pour écrire et mettre en scène Hécube, pas Hécube, avec Elsa Lepoivre dans le rôle-titre et Denis Podalydès dans celui d’Agamemnon et du Procureur. Ce spectacle bouleversant est repris à Paris jusqu’au 17 avril.
Bouleversant, c’est le mot auquel on songe lorsqu’après avoir montré – montré pas mimé – le geste des bras que fait son fils autiste Otis quand il danse, ce geste qu’un éducateur a feint – pas dupe – de prendre pour un coup afin de le frapper à deux reprises, sa mère Nadia (Elsa Lepoivre) se met à danser à son tour sur la musique d’Otis Redding à l’unisson des autres comédiens, tous coiffés d’un casque noir analogue à celui que porte Otis pour ne pas se blesser lorsqu’il se cogne la tête contre les murs – pour écouter Otis Redding et danser dans sa tête, avec ses bras.
Bouleversant, c’est le mot auquel on songeait déjà peu avant lorsque Nadia montrait au Procureur (Denis Podalydès) le geste qu’avait fait son fils pour se protéger de sa propre mère tandis qu’elle s’approchait de lui, chez eux, pour l’embrasser ; confusion qui lui fit comprendre qu’Otis, son fils, était maltraité dans sa maison d’accueil, et qu’il lui fallait par conséquent porter plainte.
Bouleversant, enfin, que cette simple désignation procédurale – porter plainte – puisse aujourd’hui résonner, retentir même, avec le motif primordial des tragédies antiques, et avec celle d’Hécube en particulier.
Tiago Rodrigues a monté en ce sens le texte d’Euripide avec celui d’une tragédie contemporaine écrite par lui pour la troupe de la Comédie-Française à l’été 2024. Au cours du prologue et de la longue scène d’exposition qui s’ensuit, on ignore encore que la comédienne qui y tient le rôle-titre presse ses camarades d’en finir avec la lecture à la table parce qu’elle est attendue chez le Procureur. En ce moment, Podalydès est encore Agamemnon, et il est toujours Denis Podalydès, émaillant ses répliques de saillies d’admiration pour le texte d’Euripide, bien qu’il soit un peu « vieux jeu », concède-t-il, ou peut-être pour cette raison. Loïc Corbery peine encore, facétieux, à trouver le bon rythme des tirades de Polymestor, le roi de Thrace qui recueillit le fils d’Hécube avant de l’assassiner par cupidité. De leur côté, Éric Génovèse et les deux comédiens qui forment avec lui le Chœur, Élissa Alloula et Gaël Kamilindi (Séphora Pondi était ce soir-là absente pour raisons de santé) s’efforcent de rassurer tout le monde au sujet de la première qui approche – « On a le temps », « On est large. »

La partition est donc expédiée ; ils rient, on rit ; et cependant quelque chose de tragique passe malgré tout, comme si le fantôme de Polydore qui apparaît au tout début d’Hécube rôdait toujours. Le texte se déploie ensuite et le fantôme avec lui reparaît, vif quoiqu’absent, la tragédie d’Euripide se nouant au combat de Nadia, aux conseils de son avocate (Élissa Alloula), aux réponses approximatives des Éducateurs (Gaël Kamilindi), à celles évasives du Coordinateur général délégué aux maisons d’accueil (Éric Génovèse), au mépris cordial du Secrétaire d’État (Loïc Corbery), aux manœuvres du Procureur pour faire aboutir son instruction commencée par un énoncé des faits suivi d’un silence qui semble durer presque autant que l’exposé liminaire pourtant long, et lui aussi accablant.
C’est qu’il s’agit du sort et du corps d’un enfant, négligé et battu alors qu’il devait être soigné et protégé, du sort et du corps d’un enfant assassiné et dont la dépouille a été jetée à la mer, rompant ainsi deux fois les lois les plus sacrées : celles de l’accueil et celles du cercueil – « Tantôt j’échoue sur un rivage, tantôt me roule le ressac. Je suis le jouet des marées, privé de larmes et privé d’un tombeau », dit le fantôme chez Euripide. « Si la loi est remise entre tes mains et s’y trouve ruinée, s’il n’y a point de châtiment pour ceux qui tuent leurs hôtes, ou qui osent piller les domaines des dieux, l’équité disparaît de la vie des humains. Voyant quelle honte ce serait, respecte ma prière, aie pitié de moi. De la distance où tu es, comme un peintre, regarde-moi, contemple ma disgrâce », demande Hécube.
C’est qu’il s’agit de la plainte d’une mère, qui réclame justice, ou vengeance, jusqu’à ce que les yeux de Polydore et du Secrétaire d’État saignent quand elle finit par l’obtenir. Une mère que le mythe change finalement – fatalement, le traître l’avait prédit, maudit, en se tenant les yeux – en chienne – une chienne dont les hurlements se transforment en aboiements face aux irresponsables, et dont les hurlements se transforment finalement en jappements de tendresse face aux spectateurs parmi lesquels son enfant.
À ce moment, Nadia n’a plus les mots, que son enfant n’a jamais eu. Il n’en connaît que quarante-sept, avait-elle expliqué, et il ne peut en prononcer qu’un à la fois, ou bien le faire précéder de sa négation : « Câlin. Pas câlin. Maman. Pas maman. » Hécube, pas Hécube confronte la puissance poétique et rhétorique de la parole tragique à son opposé absolu, l’impuissance quasi-totale, l’un et l’autre placés devant le pouvoir des dieux et celui de l’État – « L’État. J’ai été trahie par l’État. Qui est l’État ? », interroge encore Hécube.
« Ce sont vos enfants. Ce devrait être vos mots », avait auparavant clamé Nérine, l’éducatrice qui s’est tue parce qu’elle est contractuelle et parce qu’elle n’a pas « la nationalité », mais qui a fini par faire le choix de parler, comme Nadia. Cependant Nadia a des ressources matérielles et oratoires – elle est comédienne – que d’autres mères n’ont pas. Elle est seule, le père n’est jamais mentionné, mais elle a derrière elle une troupe capable de jouer tous les rôles – sauf celui d’Otis, qui revient à sa mère.
Sa plainte n’ira pas jusqu’au procès, seulement jusqu’au théâtre. Sa tragédie n’en est pas une, pas encore, car c’est Hécube et ce n’est pas Hécube. Tout se passe pourtant comme si, en s’en emparant, en se mettant sous sa protection, sous son couvert, Tiago Rodrigues cherchait moins à transposer un texte du passé au présent afin d’en vérifier l’actualité, d’en éprouver la modernité, qu’à faire voir ce que pourrait être l’origine, l’acte de naissance – concret, social, politique – de la tragédie. Et cette découverte-là aussi est bouleversante.
