Vienne le temps des égalitaires

Avec La vie bonne, Joseph Andras nous fait partager ce qu’il entend défendre par le « socialisme ». Foisonnant, son livre invite à « bâtir l’âge de l’égalité ». Et, pour cela, à retrouver les chemins passés et à en défricher de nouveaux. « Croquis d’écrivain », il est d’une grande portée poétique comme politique.

Joseph Andras | La vie bonne. Notre socialisme. Divergences, 280 p., 18 €

Il y a un peu moins de dix ans, Joseph Andras évoquait, dans un long texte poétique, des livres passés « tout farcis qu’ils étaient des lettres à rendre blêmes les biens lotis : socialisme, communisme, anarchisme » (S’il ne restait qu’un chien, Actes Sud). La vie bonne. Notre socialisme vient les rejoindre. Ou plutôt les relever (de socialisme, il dit : « un mot ça se relève comme un blessé »). Peut-être toutefois que Joseph Andras n’a cure cette fois d’affoler les puissants de ce monde. Il veut s’adresser à celles et ceux qui ont à cœur d’en renverser l’ordre – ce qui est le propre d’une révolution. À deux reprises au moins, Andras nous prévient : si son livre est un essai, ce n’est pas l’œuvre d’un théoricien mais bien un « croquis d’écrivain », de « faiseur de littérature et de poésie ». Tant mieux. Son verbe, ses phrases n’en ont que plus de portée et d’allant, et, disons-le, de beauté.

Alors il convoque « notre socialisme ». S’il a dit, ailleurs, qu’il tenait les termes de socialisme et de communisme pour interchangeables (il défend, par exemple, « l’Idée socialiste-communiste » dans Littérature et révolution, longue discussion avec Kaoutar Harchi), c’est bien le premier qu’il choisit d’utiliser ici « un peu plus nettement ». Pourquoi ? Parce que « depuis près de deux cents ans notre espèce dit le mot ». Apparu sous la plume de Robert Owen au Pays de Galles en 1827, le typographe parisien Pierre Leroux le reprend et le diffuse quelques années plus tard en France.

C’est une manière pour Andras de reprendre l’espoir à la source, de ne pas le limiter à ses seules postérités marxistes (le pluriel est de rigueur). Prendre toute l’épaisseur du temps, donc. Mais aussi toute la mesure de l’espace. Le rappel est nécessaire : « la très grande majorité des socialistes vivaient au Sud le siècle dernier. Chaque socialiste d’Europe occidentale sait que le socialisme y a battu plus vif qu’en ses terres ». Il y a en conséquence dans le livre plus de cent cinquante figures mobilisées. Penseurs, penseuses et militant·es, parlant depuis tous les continents. On y côtoie encore le Parti des travailleurs du Kurdistan, le collectif Lesbians and Gays Support the Miners ou le Front de libération nationale kanak et socialiste, pour n’évoquer que ces formations.

Il s’agit aussi de « sonder toutes les douleurs », les mots sont de Benoît Malon, cités dans le livre. « Toute larme née du monde requiert ainsi le socialisme », écrit quant à lui Andras. Continuant de voir dans celles et ceux qui ont « la totalité du système productif entre [leurs] mains » des actrices et acteurs majeurs (mais pas les seul·es), il sait que l’axe du socialisme est l’égalité. En toute circonstance. Dans le refus du patriarcat et des oppressions de genre, dans le refus de la ligne de race, dans le refus de la domination de l’espèce humaine sur les animaux, il y a une aspiration à vivre autrement. Autant de portes d’entrée en socialisme et dans l’universel qu’il porte. « Le foyer des foyers », dit Kaoutar Harchi dans Littérature et révolution encore. Expression, « trouvaille », qu’Andras affectionne et reprend ici.

Black Panther Convention (Lincoln Memorial, 1970) © CC0/Library of Congress

C’est ainsi qu’il faut comprendre le pronom « nous », celui de l’énoncé du livre. Il est tout à la fois une composition et une proposition. Une composition : « je collecte des pans de socialisme aux quatre coins de la Terre pour les coudre à la façon d’un arlequin », dit Andras dans un entretien donné à Contretemps pour la sortie du livre. Regarder ensemble l’apport des socialismes, en ouvrir largement le spectre pour y puiser ce qui concourt à une politique de la « vie bonne ». Et composer alors un espace politique qui se doive de « proscrire : le rigorisme, l’orthodoxie, l’autoritarisme ».

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Prenons la lancinante discorde qui oppose « étatistes » et « libertaires ». L’invitation du livre est de la dépasser : « La verticalité exclusive est un danger létal mille fois identifié ; l’horizontalité est une grâce menacée de s’enfermer dans son propre reflet ; nous n’adorons aucun Dieu unique : nous synchronisons. » Synchroniser pour la simple raison que la crise écologique ne laisse pas d’autres choix. Faire face à la dernière pandémie nécessitait également une intervention publique centrale et réactive, tout autant que des solidarités de quartiers et de villages. Il faut y lire l’attachement à un socialisme avant tout « pratique » (le mot revient souvent), forgé par l’expérience concrète et d’une grande variété : ce sont les petits déjeuners gratuits fournis par le Black Panther Party à la fin des années 1960, les coopératives de Jackson aujourd’hui, l’actuelle fabrique du confédéralisme démocratique au Rojava… quelques exemples parmi tant d’autres. Un parti pris pratique qui entretient un lien viscéral à l’exigence de démocratie radicale que contient le socialisme, et en définitive à sa morale. Car l’idée ne peut s’arracher de sa matière, de tout ce qui vit et souffre sur terre.

Joseph Andras | La vie bonne. Notre socialisme, Divergences, 280 p., 18 €
« Revolutionary holiday card » (vers 1970) © CC BY-NC 2.0/Washington Area Spark/Flickr

C’est un fil tiré dans le livre, qui le traverse de part en part. Peut-être plus encore dans quatre chapitres en particulier (« Le double devoir » ; « Une morale concrète » ; « L’odeur du sang est encore là » ; « En bas, en haut, partout »), qui prennent position pour la cruciale et absolue adéquation des moyens employés aux fins recherchées. C’est Victor Serge invitant, en 1932, à défendre la révolution autant qu’à combattre les méfaits des révolutionnaires (le double devoir, donc). Anarchiste rallié aux bolcheviques dans les premières années de la révolution russe, l’homme était on ne peut mieux informé. Le rapport au crime et à la violence est un nœud : « Quand on a appris à régler un différend par la mort, la démocratie vous apparaît vite comme du temps perdu », dit Andras. Et à un autre endroit du livre : « Alors indiscutablement : on ne va pas au socialisme en pataugeant dans la saloperie. On va au socialisme en socialistes. »

Or, sans en être exactement là, la crise actuelle (économique, politique, écologique), l’urgence qui l’accompagne, n’est pas sans réactiver, au nom de l’efficacité, dans certains courants, chez certain·es théoricien·nes de la gauche radicale, une propension au « léninisme pressé » (pour reprendre une formule de Daniel Bensaïd). Marqué par un avant-gardisme frontal, autoritaire, parfois élitaire, où l’enjeu démocratique est au mieux secondaire. Les « égalitaires » – précisément parce qu’ils et elles doivent l’être sans cesse – ne peuvent y succomber. Pour Andras, le choix est celui d’un écosocialisme (le terme est revendiqué) appuyé sur l’héritage conseilliste « qui s’écarte à la fois du parlementarisme, du “socialisme” d’État-Parti et du spontanéisme ».

Mais ne nous y trompons pas, ce n’est pas un livre « contre ». Si l’auteur discute avec franchise les désaccords qu’il peut avoir avec tel ou tel, on ne trouvera pas de méchante polémique ou de règlement de comptes. Bien au contraire, c’est de bâtir un « pour » qu’il est question. Parce que tout se tient dans la réflexion d’Andras, l’exigence démocratique repose forcément sur l’ancrage le plus vaste qui soit : « Le socialisme ne peut être circonscrit aux relations amicales, affectives affinitaires ou complices : il se fait avec des inconnus et même avec des cons. » Une telle vocation majoritaire ne peut que reposer sur un socialisme « des passants », apte à le faire désirer au plus grand nombre.

Le livre se clôt sur une perspective qui nous oblige. L’auteur distingue un premier temps du socialisme, il correspond à l’élaboration de l’idée au XIXe siècle. Un deuxième et un troisième courent, respectivement, de 1917 à 1989, déterminé par la révolution russe puis le monde « soviétique » (si mal nommé), puis de 1994 au début des années 2000 – fondé dans l’opposition au néolibéralisme, c’est celui de « l’anticapitalisme » et il fait figure de moment de transition. Nous voilà à l’aube d’un « quatrième temps du socialisme » qu’entrevoit Joseph Andras. L’heure est à penser et déployer un nouveau « triptyque idée-horizon-stratégie » qui « dégage à nouveau la vue ». Pour que vienne le temps des égalitaires.