Par-delà la recherche empêchée

Persécutée par le régime turc depuis vingt-huit ans, la sociologue et écrivaine Pinar Selek publie Lever la tête, véritable travail d’anamnèse pour reconstituer l’enquête qu’elle a effectuée il y a trente ans dans la « zone » du Kurdistan turc, avant que les matériaux ne lui en soient confisqués par la police lors de son arrestation et de son incarcération. Une magistrale leçon de sociologie, qui paraît à la veille d’un nouveau procès intenté à l’intellectuelle.

Pinar Selek | Lever la tête. La recherche interdite sur la résistance kurde. Université Paris Cité Éditions, 178 p., 15 €

À l’origine de l’enquête, une interrogation : comment le « texte caché » (James Scott) de la culture kurde réprimée par l’État turc a-t-il permis au mouvement politique kurde qui émerge dans les années 1970 de transformer le mécontentement en révolte ? de recueillir le soutien de la communauté opprimée face à une répression constante, aggravée à partir des années 1990 ? Pour répondre à cette question, Pinar Selek articule de façon originale la théorie de la mobilisation collective du sociologue politique Charles Tilly, qui met l’accent sur les ressources, avec l’approche des mouvements sociaux centrée sur les identités. Elle montre que ce « texte caché » a été préservé secrètement dans les villages par la transmission quotidienne – rituels, chants – et grâce à des musiciens ambulants, puis grâce à la radio kurde transfrontalière et à la télévision : le « texte caché », qui circulait jusque-là en « coulisse » – concept que le sociologue Erving Goffman emploie pour analyser la mise en scène de la vie quotidienne –, y est théâtralisé.

Enquêter sur la mobilisation kurde était risqué et difficile. Dans une historiographie où les gauches traditionnelles qui dominaient les luttes sociales en Turquie avaient fait leur le récit national, minorant la question kurde, cette mobilisation était invisibilisée. Pinar Selek enquête pendant trois ans. Elle se rend en Allemagne, France et Roumanie, elle mène des entretiens avec des témoins de l’émergence de l’organisation du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), recueille des sources écrites. Ces matériaux, qui vont lui permettre de retracer les conditions d’émergence et d’organisation du mouvement, elle ne peut les rapporter en Turquie, elle doit les exploiter sous sa plume et les faire disparaître. L’invisibilisation de la question kurde dans les mouvements de gauche explique le ralliement initial des jeunes fondateurs du PKK au Parti-Front de libération de Turquie (THKP-C). Ce parti dénonce la « néo-colonisation du pays », son « occupation » par la Turquie, pour prôner la lutte armée et la « propagande par le fait », selon le mot d’ordre anarchiste appelant aux attentats ciblés de dirigeants. Ces jeunes militants et militantes y acquièrent des ressources politiques, une expérience, avant de fonder en 1978 leur propre organisation, le PKK, qui se nourrit de la référence aux mouvements de gauche associant guerre de libération nationale et lutte des classes.

La jeune chercheuse repère une sorte de contradiction entre d’un côté le programme du PKK, qui voit dans la classe féodale l’obstacle à la libération nationale, et de l’autre ses propres observations selon lesquelles la culture kurde s’est préservée et transmise dans les villages, tandis que les grands propriétaires terriens et chefs de tribus collaboraient avec l’État turc. Elle constate par ailleurs la formation d’un répertoire d’action collective hybride, conjuguant les références héritées de la gauche turque et les spécificités culturelles locales. Ses observations convergent avec l’analyse du politiste Hamit Bozarslan [1] selon laquelle le PKK a suscité un sentiment de revalorisation collective pour une grande partie de la population kurde humiliée par la violence étatique. Parallèlement, elle observe que le mouvement intègre le principe d’égalité entre les sexes, et recrute de nombreuses femmes, dont la participation au champ politique s’accroît significativement, rompant avec l’ordre patriarcal.

L’actualisation des mythes fondateurs du peuple kurde par des musiciens et la réinterprétation de symboles actualisés dans de grande fêtes collectives marquent le passage du « texte caché » au « texte public », qui s’accompagne d’une « théâtralisation ». Ce processus s’opère aussi très concrètement dans ce que l’autrice appelle le « théâtre forum » : pendant trois ans, elle observe des acteurices et spectateurices faisant surgir des coulisses sur la scène publique les « trésors » cachés, selon l’expression de la mère d’une amie kurde, et prenant part à leur mise en scène politique. Dans ses notes de l’époque, reconstituées de mémoire, elle se demande si la fête ancestrale de Newroz, qui célèbre l’équinoxe du printemps, se transforme en manifestation, si la danse est manifestation.

Combattants du PKK, brandissant les drapeaux du PKK, du KCK, des HPG et des YJA-Star (2014) © CC-BY-2.0/Kurdishstruggle/WikiCommons

La danse, les rituels et symboles connectent les espaces géographiques et les consciences, ils favorisent la politisation qui s’effectue sur fond de répression et d’humiliation. « Malgré la répression, cet espace d’action collectif semblait proposer une forme de réparation », avance la sociologue. Par-delà la réparation, c’est une reconfiguration des possibles qui s’opère à travers ces pratiques culturelles, du seul fait qu’elles autorisent à « lever la tête » – acte symbolique décrit comme une action. « C’est trop tard. On ne peut plus remettre le génie dans la bouteille », lui dit un homme de cinquante ans, migrant de Serhildan dont le village avait été vidé et la maison brûlée. L’enquête visera à éclairer cette phrase sibylline, à en comprendre le sens profond.

Face à la violence de la guérilla menée par le PKK et les autres groupes kurdes confrontés à la répression des manifestations d’aspiration à l’auto-détermination, Pinar Selek se demandait alors si le processus de nationalisation passait par la militarisation. La guerre a conduit à cette militarisation d’une société qui avait maintenu sa culture de façon souterraine, la structurant autour de cet ordre hiérarchique qui étouffait les espaces de délibération politique. En même temps, elle explique que le mouvement kurde a « canalisé le mécontentement vers l’engagement ».

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Comment s’est maintenue l’identité collective, le « nous », face à la déterritorialisation et aux migrations forcées ? se demande-t-elle. Elle observe les liens que la population garde avec les migrantes qui viennent en visite dans ce que les étudiantes kurdes appelaient alors la « Zone », les villages reculés du Kurdistan turc, et parmi lesquels le taux d’engagement dans la lutte semble significatif. Elle met aussi en exergue le rôle des médias dans la préservation du lien commun : journaux, chaîne Med TV, autour de laquelle se retissent des liens transfrontaliers malgré l’évacuation de la « Zone » par la violence. Il lui semblait que « cette chaîne a une fonction de réparation en reconstruisant une mémoire collective malgré l’éloignement, la fragmentation et les traumatismes » (l’italique renvoie à ses réflexions d’alors, qu’elle s’efforce de reconstituer). L’analyse de réseaux lui fournit un cadre théorique pour décrire la connexion que ces migrantes opèrent entre les groupements villageois isolés les uns des autres.

Poignant et passionnant, ce travail d’anamnèse d’une enquête que le pouvoir turc a tenté d’effacer a une valeur heuristique et pédagogique immense : montrant tout le travail d’imagination sociologique qui a construit cette recherche clandestine, il aborde les questionnements méthodologiques et éthiques soulevés par un terrain extrêmement sensible, et qui requiert de protéger l’identité des enquêtées jusque sous la torture. Rien dans les manuels de la discipline ne prépare à cela. Et la sociologie n’est pas protégée, comme l’est la médecine, par le secret professionnel.

Contribution majeure à l’analyse des soulèvements, ce livre procure également une leçon de déontologie de l’enquête en conjoncture de violence et de guerre : la sociologue avait détruit les cassettes enregistrées et brûlé les entretiens transcrits après les avoir retraduits dans ses mots. De même pour les entretiens et sources recueillis à l’étranger : n’ayant pu les rapporter en Turquie, elle les a exploités et consignés sur des disquettes pour pouvoir passer la frontière. Ces disquettes lui ont été confisquées comme le reste de ses matériaux. Se posait à elle la question de la restitution de l’enquête aux enquêtées, premiers destinataires de ce travail, d’où l’idée d’écrire cet essai. Voici donc qu’elle nous livre ce superbe ouvrage empêché, dont il faut saluer la sortie et inciter à la lecture pour les profondes leçons de sociologie qu’il contient.


[1] Dans son livre La question kurde. États et minorités au Moyen-Orient, Presses de Sciences Po, 1997.