Langues hors de la dystopie

Dans le même univers de mégalopole caribéenne futuriste que Tè Mawon (2022) et que les nouvelles de Lanvil emmêlé (2024), Kò Mawon, nouveau roman de Michael Roch, hisse l’hybridation de la créolité et du cyberpunk encore un peu plus haut. La manière dont l’auteur joue de la diversité des langues pour installer une souplesse battant en brèche l’enkystement capitaliste, grâce à la poésie, l’inattendu et l’ambiguïté, prouve qu’il est un écrivain important.

Michael Roch | Kò Mawon. La Volte, 208 p., 19 €

Kò Mawon se déroule en 2074 à Lanvil, conurbation reliant et recouvrant toutes les îles des Caraïbes. La nature y a disparu au profit d’une verticalité de verre et de béton qui fait progresser le récit d’étouffement en trouée d’air, respiration à chercher dans les interstices, les marges, souvent au niveau le plus bas, là où la ville touche – un peu – à l’extérieur par la mer. Là où vivent les pauvres car Lanvil se divise entre « Anwo » et « Anba ».

La résonance avec les deux livres précédents donne à cet univers unique toute sa profondeur, mais la métropole de Kò Mawon ne se superpose pas exactement à celle de Tè Mawon : on y circule plus facilement, les antagonismes sociaux y sont moins frontaux, sa dimension de (fausse) utopie du développement urbain a perdu tout éclat. Baignée d’une mélancolie qui lui donne la séduction des abandons, Lanvil semble presque vide tant les personnages qui l’arpentent sont solitaires. Leurs quêtes, leurs luttes restent avant tout personnelles : Dani suit les traces de sa mère disparue, Perroquet dit Perro cherche en même temps un assassin qu’il est le seul à soupçonner et une IA d’assistance personnelle appelée chCha, son amour brusquement « désapparue ».

Le meurtrier potentiel est une obsession qui en dit plus sur Perro que sur les crimes commis. Et pister Lucía, sa mère, revient pour Dani à se confronter aux grandes luttes qui ont permis de construire « le socialisme diversel » et de se débarrasser des capitalistes, non sans faire de la cité une sorte de coquille creuse. Tè Mawon retraçait plusieurs chemins vers un monde meilleur, du syndicaliste Pat au dirigeant politique Ernesto Kossoré ; leurs désillusions relatives n’empêchaient pas la possibilité d’un nouvel idéal pour la génération suivante. Les mêmes ingrédients composent Kò Mawon, mais selon des proportions différentes. L’espoir d’une évolution collective positive paraît fragile, incertain. Perro et Dani devront peut-être se contenter d’un apaisement personnel. Cette évolution peut refléter celle du monde : quand Tè Mawon a été écrit, même si le roman imaginait hors champ une guerre en Europe, il n’y en avait pas en Ukraine. On trouve d’ailleurs dans Kò Mawon des descriptions saisissantes d’affrontements chaotiques à « Neu-Berlin ».

« Another Call From Africa », Turgoart ((Haïti, 2009) © CC0/WikiCommons

Cependant, ce recentrage relatif sur l’individu s’accompagne d’un nouveau départ possible, d’un autre déploiement de liens, de connexions qui vont former des réseaux, « ramifications interconnectées, regroupées », comparées à « une forêt en expansion », métaphore qui vaut aussi bien pour la configuration de l’IA chCha, pour l’esprit humain, que pour la ville et une communauté qui se construirait hors des rapports de domination.

Avec ses héros solitaires mais rattachés aux autres par la ville, labyrinthe reflétant à la fois leur crise existentielle et celle de la société, Michael Roch revisite magistralement à la fois le roman noir et le cyberpunk. Le second découlant du premier.

Les idées sont moins explicites dans Kò Mawon que dans Tè Mawon, ce qui augmente sans doute sa profondeur. Et, dans la lignée de Lanvil emmêlée, l’invention langagière y est encore plus poussée. Ce qui conduit à davantage d’ambiguïté : il faut accepter de ne pas tout comprendre dans ce roman, au moins dans un premier temps, avant que l’imprégnation poétique ne clarifie les choses. Michael Roch joue sur au moins huit langues : le français, variant selon les personnages, l’espagnol, l’allemand, plusieurs créoles différents, dont le cocoye, créole de base anglaise parlé par environ deux cents personnes à la Dominique, et un créole fondé sur l’allemand qui n’existe pas.

Touchés par des trous de sens, des manques – ponctuels, diffus, assez brefs –, lectrice et lecteur se retrouvent dans la même situation que les personnages, car Kò Mawon fait de la mémoire un thème essentiel.

Lors d’une rencontre tenue le 10 mars 2026 à la librairie La Friche à Paris, Michael Roch indiquait que « le clivage entre les aînés et la jeune génération est un fait caribéen » et qu’il fallait « rafraîchir la trace ». Cela se traduit dans le roman par les enquêtes que mènent Dani et Perro, qui sont tous deux des policiers, transformés en « gérants », en « gestionnaires », pour débarrasser la police de sa dimension oppressive, mais cela les prive aussi de la faculté de recherche, de questionnement. Ce qu’ils rejettent.

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Face à « des failles mémorielles qui apparaissent aux endroits où l’humanité a été blessée » par l’histoire coloniale, par l’esclavage – trous noirs prenant une forme concrète dans la fiction –, pour éviter de s’y engloutir, les personnages comme le romancier usent de contournements, de détours. Dans Kò Mawon, le recours, non à une langue, mais à des langues, n’est donc pas seulement le moyen d’affirmer une diversité niée par l’imposition d’un discours dominant, mais un véritable outil littéraire pour dire la faille, le doute, le flou, ainsi que le voile et ce qui se cache derrière, le signe et en quoi il est insuffisant.

À sa manière propre, Kò Mawon fait penser aux enquêtes onirico-insomniaques de John Nyquist écrites par Jeff Noon – Un homme d’ombres (2020), La Ville des histoires (2022) et Jenny-les-Vrilles (2023) – ou aux textes post-exotiques d’Antoine Volodine, faux romans d’une Histoire qui s’échappe, se métamorphose à mesure qu’on essaie de la narrer. Ces livres ne racontent pas à la lectrice et au lecteur ce qu’ils connaissent déjà.

Il faut accepter de lâcher prise, se laisser porter par la poésie de Kò Mawon, suivre les errances horizontales et verticales des personnages. Surtout celles de Perro entre hébétude malade, absence à soi-même, fièvre et rêve mélancolique, et celles du double « je » des traductrices Ézie et Lonia, lancées dans une course contre la montre de mémoire en mémoire au sein de Neu-Berlin dévastée.

Toujours lors de la rencontre du 10 mars, Michael Roch établissait une analogie entre son roman et Tenet de Christopher Nolan. Et en effet, comme Nolan plonge la spectateur dans une temporalité déstabilisante pour lui faire sentir qu’un film raconte autre chose qu’une suite chronologique d’événements, Michael Roch use des langues pour transmettre à la lectrice la certitude que le sens ne circule pas seulement linéairement du début à la fin d’un livre mais qu’il se diffuse dans plusieurs directions.

On lit donc encore Kò Mawon après l’avoir refermé, baigné par ses mots comme par de multiples caresses ou bourrades qui laissent leur empreinte bien au-delà de la peau, les vagues des langues inventant un afrofuturisme caribéen.

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