La limite retournée

En 2024, le réchauffement de la température moyenne annuelle mondiale a franchi le seuil de 1,5 ° C. Dans un essai incisif, Overshoot, Wim Carton et Andreas Malm montrent que ce dépassement n’est pas un échec mais un programme – et décryptent la machinerie intellectuelle qui l’a rendu non seulement pensable mais désirable.

Wim Carton et Andreas Malm | Overshoot. Résister à l’idéologie du dépassement. Trad. de l’anglais par Étienne Dobenesque. La fabrique, 300 p., 22 €

À Paris, en 2015, les États promettaient de contenir le réchauffement. L’objectif de 1,5 °C, expliquent Carton et Malm, s’est progressivement imposé comme le seuil – avant d’être franchi. Non pas comme accident de parcours, mais comme aboutissement logique d’une certaine manière de penser le climat. Entre-temps, une opération discrète s’est produite : « limiter le réchauffement » est devenu « limiter le degré de dépassement ». La limite n’a pas disparu ; elle a changé de fonction. Elle n’interdit plus la transgression : elle l’organise. Elle autorise ce qu’elle prétendait proscrire, à condition que la transgression soit temporaire – « overshoot » suivi d’un retour. L’intolérable est devenu provisoirement tolérable, et ce provisoire s’est installé comme horizon. Le mot même – overshoot, dépassement – normalise ce qu’il désigne : on ne dit pas « violation », on dit « trajectoire de dépassement temporaire ».

Dans ces colonnes, Pauline Hachette notait en octobre 2020, à propos de Comment saboter un pipeline (« Pour une écologie de combat »), que le business-as-usual fonctionnait comme « la berceuse de la poursuite de l’ordinaire ». Overshoot montre comment cette berceuse a été composée. Les auteurs exhument ces « Modèles d’Évaluation Intégrée » (MEI) qui, depuis les années 1990, simulent des trajectoires climatiques jusqu’en 2100 et au-delà. Des noms circulent – DICE, IMAGE, MESSAGE –, acronymes qui sonnent comme des marques déposées de l’avenir. Ces modèles ne décrivent pas le monde : ils le performent. Ils définissent ce qui est « faisable », c’est-à-dire ce qui peut entrer dans leurs équations – et, par défaut, ce qui ne l’est pas.

Le livre détaille avec une minutie de déminage les présupposés enfouis dans ces architectures numériques. Un agent « représentatif » y efface les fractures de classe, de race, de genre et de géographie : l’humanité devient un consommateur moyen optimisant son bien-être. Un taux d’actualisation y pondère le futur moins que le présent : un dommage dans cinquante ans vaut moins qu’un coût aujourd’hui. Un gradualisme y est encodé qui rend toute rupture impensable par construction : les courbes sont lisses, les trajectoires continues, les révolutions absentes. Six « ismes » traversent ces modèles – rationalisme, économisme, présentisme, conservatisme, gradualisme, optimisme – et, derrière eux, une conviction jamais formulée mais partout agissante : ce qui peut se calculer peut se faire, ce qui ne se calcule pas n’existe pas. La solvabilité du modèle devient le critère du possible.

San Francisco (2020) © CC-BY-2.0/Ken Walton/WikiCommons

Les MEI se projettent vers 2100, fixent une cible – disons 2 ° C – puis remontent le temps pour en déduire la trajectoire « optimale ». Le geste semble technique ; il est profondément politique. La finalité climatique entre en concurrence avec le coût du capital, le rendement des investissements, la « valeur actualisée » des générations futures. Dans cette compétition silencieuse entre variables, le climat perd presque toujours – parce que le capital pèse plus lourd dans les équations que les générations à naître. Le possible devient ce qui converge dans le solveur ; l’impossible, ce qui fait diverger les courbes.

Ce que les auteurs identifient porte un nom : la forclusion. Le politique – capacité à rompre, à exproprier, à redistribuer – n’est pas refusé ; il est rendu inexprimable dans le langage même des modèles. Les MEI n’interdisent pas la révolution : ils ne savent pas l’écrire. Aucune équation pour le démantèlement anticipé des infrastructures fossiles ; aucune variable pour la décision de laisser le pétrole sous terre ; aucun paramètre pour l’expropriation des « majors pétrolières » ; aucune fonction pour la rupture. Ce qui reste, ce sont des ajustements à la marge, des substitutions technologiques, des compensations carbone, des mécanismes de marché – le vocabulaire du management appliqué à l’habitabilité de la Terre. La question « que faire ? » est reformulée en « que peut faire le modèle ? », et la réponse est toujours la même : continuer, mais autrement, mais plus tard, mais avec des promesses de rattrapage.

Et c’est ici qu’apparaît le BECCS, acronyme qui condense toute l’idéologie du dépassement : « bioénergie avec captage et stockage de dioxyde de carbone ». Le principe est simple à énoncer : brûler de la biomasse, capter le CO₂ émis, l’enfouir sous terre. Une émission positive suivie d’une émission négative : bilan nul, voire négatif. Le tour de passe-passe repose sur une symétrie supposée entre passé et avenir : « Le postulat était bien sûr qu’une quantité de CO₂ libérée en 2020 était égale à la même quantité de CO₂ éliminée en 2120 », comme si l’histoire n’allait pas intervenir. Cette promesse d’annulation est indexée sur des surfaces agricoles gigantesques qui n’existent pas, des technologies jamais éprouvées à l’échelle requise, et sur une foi dans le futur qui dispense d’agir au présent. Le BECCS est moins une solution qu’un permis de polluer à crédit, une lettre de change tirée sur des générations qui n’ont pas signé.

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On peut se demander si le livre ne prête pas aux MEI une cohérence qu’ils n’ont pas toujours. Ces modèles sont multiples, leurs équipes rivales, leurs hypothèses parfois contradictoires. Carton et Malm le savent – ils citent les dissidences internes –, mais leur démonstration gagne en force ce qu’elle perd en nuance. C’est un choix assumé : montrer la structure plutôt que les variations. Il reste que la question des sorties concrètes – coalitions, rapport de force, formes d’organisation – demeure largement hors cadre. Le diagnostic est implacable ; la prescription, elle, se mène ailleurs.

Quand le possible est défini par la solvabilité d’un modèle, qui paie le reste – le non-modélisable, le non-comptable, l’irréversible ? « Le dépassement, pour le dire simplement, comme alternative à la révolution » – la phrase est dans le livre. Elle en constitue peut-être le noyau, celui autour duquel tout le reste s’organise. Car ce que Carton et Malm mettent au jour, c’est une stratégie délibérée, pas un échec involontaire. Les MEI ne se contentent pas de décrire un avenir où l’on dépasse les seuils avant de revenir en arrière : ils le rendent désirable par contraste. Face à quoi ? Face à ce que Kevin Anderson nomme « une refonte révolutionnaire du système ». Cette option existe dans les modèles – elle est écrite, calculée, simulée. Mais elle est rendue impensable, au sens littéral : « acceptable » veut dire compatible avec la préservation des investissements fossiles, avec la continuité du capital tel qu’il est.

C’est la deuxième partie du livre qui en fournit la démonstration matérialiste. Le capital fossile n’est pas un secteur parmi d’autres : c’est du capital fixe, immobilisé dans des infrastructures lourdes – pipelines, raffineries, centrales, mines. Carton et Malm, relisant Marx, montrent que ce capital est « aussi incapable de s’arrêter que certaines espèces de requins qui n’absorbent plus d’oxygène quand ils cessent de se déplacer et donc étouffent et meurent ». L’arrêter prématurément, c’est détruire de la valeur à une échelle qui menace l’ensemble du système financier. Le livre est formel : « l’atténuation était réfrénée dans le but exprès de protéger le capital fossile contre les pertes ».

La boucle se ferme et s’auto-alimente. Chaque année de report justifie de nouveaux investissements dans les infrastructures fossiles – gazoducs, terminaux, centrales. Ces investissements créent des actifs qu’il faudrait « échouer » en cas de transition rapide. La menace de cet échouage – stranded assets – devient un argument pour différer encore. Les excuses s’accumulent pendant que les réductions s’éloignent. Ce qu’on pourrait appeler un capitalisme de la finitude trouve ici sa traduction temporelle : quand l’ailleurs spatial – les colonies, les périphéries, les zones de sacrifice – se sature, reste le futur comme réceptacle du désordre que le présent refuse d’assumer.

Overshoot n’est pas un livre de plus sur l’inaction climatique. C’est une généalogie de l’acceptable – une enquête sur les conditions intellectuelles qui ont rendu pensable, puis inévitable, ce qui était présenté comme intolérable. Carton et Malm écrivent en sachant que le 1,5 ° C est déjà derrière nous. Leur question n’est plus « comment l’éviter ? » mais « comment a-t-on pu le vouloir ? » – ou plutôt : comment a-t-on pu vouloir son dépassement ? L’enquête vaut diagnostic, et le diagnostic appelle une sortie qui ne relève pas du calcul mais de la décision : la formation de sujets capables de vouloir autre chose que ce que les modèles savent calculer, et capables de l’imposer.