Thétis de Christine Spianti se présente comme une audacieuse réécriture de l’Iliade. En poète, elle dialogue avec les époques et donne à la fois une leçon sur ce que devrait être notre rapport aux œuvres du passé et une leçon d’écriture poétique. Une superbe réussite.
Antonin Artaud écrivait dans Le théâtre et son double : « Les chefs-d’œuvre du passé sont bons pour le passé : ils ne sont pas bons pour nous. […] Et si par exemple la foule actuelle ne comprend plus Œdipe Roi ; j’oserai dire que c’est la faute à Œdipe Roi et non à la foule ». La même affirmation se pourrait dire des poèmes homériques qui persistent à figurer l’origine immuable de notre littérature et dont l’inscription, par exemple, au programme de français en sixième n’interroge pas, ou en tout cas plus suffisamment. On peut pourtant se demander ce que des adolescents de onze ans aujourd’hui peuvent bien encore trouver dans Homère, dont l’Odyssée est souvent réduite au catalogue des monstres rencontrés par Ulysse et des ruses qu’il imagine pour leur échapper, ce qui ne constitue, rappelons-le, la matière que de quatre des vingt-quatre chants du poème. Mais qui lit encore Homère dans son intégralité ? Assurément les écrivains, parmi lesquels Emmanuel Lascoux, qui traduisit l’Iliade en 2024 aux éditions P.O.L, Pierre Michon avec son J’écris l’Iliade en 2025 (Gallimard) et Christine Spianti qui publie Thétis au Seuil, récit inclassable dont la puissance réaffirme, s’il en était besoin, qu’il est bel et bien possible aujourd’hui de lire Homère et ce de manière féconde.
Il faut commencer par dissiper un écran entre nous et Homère : si le texte dans sa forme définitive remonte bien à l’Antiquité et à la tyrannie de Pisistrate à Athènes au VIe siècle avant J.-C., l’épopée homérique est d’abord une œuvre orale, composée par des aèdes dans un premier temps puis apprise et récitée par des rhapsodes, dont la structure même appelle la recomposition, de sorte qu’il n’est possible ni de faire remonter le texte à un auteur unique et précis ni de le placer au sein d’un canon, tant il coexiste avec de nombreuses variantes. C’est en ce sens que les deux poèmes attribués à Homère ne racontent que deux moments très précis de la matière troyenne : la colère d’Achille lors de la dixième année de la guerre de Troie et l’année de retour d’Ulysse à Ithaque depuis l’île de Calypso (le reste de ses aventures étant raconté par le héros lui-même alors qu’il fait escale chez les Phéaciens). La postérité d’Homère dans l’Antiquité s’est en ce sens constituée d’œuvres qui choisissaient de développer tel épisode à peine évoqué ou de combler les espaces vides : Sophocle écrit sa pièce Ajax à partir du silence que l’ombre du héros oppose à Ulysse lorsque ce dernier le retrouve aux Enfers (Odyssée, chant XI), Quintus de Smyrne écrit une Suite d’Homère (Τὰ μετὰ τὸν Ὅμηρον pour le titre traditionnel grec) qui raconte les événements allant des funérailles d’Hector à la fin de l’Iliade jusqu’au départ de la flotte grecque après la guerre en passant par la prise de Troie au moyen de la ruse fameuse du cheval, épisode que Virgile place dans la bouche d’Énée dont il raconte la fuite de Troie jusqu’à son établissement en Italie dans un poème saturé de références et de réécritures des textes homériques. L’historienne Florence Dupont a bien montré, dans L’invention de la littérature, à quel point dans l’Antiquité la lecture et l’écriture étaient deux actes indissociables : pour tous ces auteurs, écrire la « suite d’Homère » était le moyen le plus sûr de le lire.

C’est dans cette dynamique que s’inscrit pleinement Christine Spianti qui avec Thétis propose, non pas une réécriture d’Homère, mais un geste « poiétique » qui se nourrit de la matière homérique et en l’occurrence troyenne. La figure éponyme de ce qu’il faudra bien appeler faute de mieux un récit est la nymphe mère d’Achille qui vient offrir un point de vue féminin sur le récit de l’Iliade. Mais il faut ici nuancer les déclarations d’éditeur et de presse tant la question est en réalité complexe. Christine Spianti semble se refuser à livrer un point de vue défini tout autant qu’un propos sur Homère ou sur le monde. La première sensation qui frappe le lecteur ouvrant Thétis est une surprise mêlée d’incompréhension, une incompréhension qui ne le quittera pas. Le récit est jalonné d’onomatopées hellénisantes, dont certaines (évohé, paian) seront familières à l’érudit tandis que d’autres (polopolopopopo, aletuya tuya tuya) n’auront que la signification que l’autrice entend leur prêter (le glapissement de l’enfant, le cri des Corneilles de Mer).
Au milieu de tout cela, il est bien difficile d’identifier une locutrice définie : le point de vue change, les voix se multiplient et saturent le texte lui-même interrompu de citations de l’Iliade ou d’écrits sur l’Iliade (notamment le très beau texte de Simone Weil, L’Iliade ou le poème de la force). La narration en elle-même est discontinue et fait feu de tous les bois mythologiques. C’est ainsi que l’on suit Pamphy, hypothétique nom de l’un des chiens d’Actéon (qui ne figure pas dans le catalogue fourni par Ovide) et que l’on assiste aux ruses d’Ulysse ou d’Achille pour ne pas partir à Troie. Le rythme de ces récits varie, celui de la mort d’Ajax fait à peine quelques lignes quand l’éducation d’Achille par Chiron revient sans cesse par touches. Il faut souligner ici l’érudition extrême de Spianti qui fait acte de philologue en tissant son récit grâce aux variantes nombreuses des mythes ainsi qu’à leurs ramifications, et ce sans jamais rien expliquer. À l’image de certains passages de l’Iliade, en tête desquels le Catalogue des vaisseaux du chant II, Spianti emprunte les dix langues et la poitrine d’airain d’Homère pour livrer un texte à la limite de l’indigeste, ou plutôt de l’illisible, au sens ou il s’agit d’un procédé poétique conscient et maîtrisé comme a pu l’étudier Michel Charles dans sa Rhétorique de la lecture. Spianti joue ainsi avec l’indigeste et l’illisible en faisant d’une érudition poussée à l’extrême un matériau poétique propre. Se dégage de tout cela un livre, certes pour happy few, en tout cas en surface, mais dont la jouissance à la lecture est certaine.
Si l’écriture est la seule manière de lire Homère – c’est peut-être ainsi qu’il faut entendre le titre du livre de Michon –, le récit de Spianti réussit lui aussi à créer une certaine intimité : exclu de la plupart des procédés et références, le lecteur avisé – entendre celui qui a appris à apprécier le fait de ne pas comprendre – se retrouve à surprendre l’autrice sur le fait de son écriture, elle qui semble n’écrire avant tout que pour elle. C’est par ce geste double – de l’autrice vers elle-même et du lecteur vers l’autrice puisqu’il faut un réel effort pour entrer dans ce livre – que la lecture d’Homère peut être actuelle : d’abord parce que Thétis se distingue par l’effort qu’il faut faire à la fois pour comprendre et pour résister à la tentation de vouloir comprendre, ensuite, et surtout, parce que la matière d’Homère devient le support de l’individualité de Christine Spianti qui écrit depuis, et en résonance avec, les enjeux de son temps.
Homère l’errant traverse ainsi les époques jusqu’à nous, non pas en tant que monument éternel et impérissable, mais bien parce que sa poésie est féconde, tout comme sont féconds les textes de Simone Weil ou les actions de Louise Michel, pour ne citer que deux des nombreuses figures féminines présentes dans le récit de Spianti. Féconds ne veut pas dire qu’ils nous offrent des éléments de sens avec lesquels être d’accord, mais que leur existence même porte la trace des problèmes auxquels les humains du passé ont été confrontés, de manière politique ou poétique, depuis la plaine ensanglantée de la mythique Troie jusqu’aux luttes révolutionnaires contemporaines en passant par le mur des Fédérés.
