Pour son dernier ouvrage, Berbessa. Mes ancêtres colons, Michèle Audin, décédée en novembre dernier, s’est intéressée à la branche la moins connue de sa famille, la moins « noble » aussi. Dans ce livre posthume, elle propose un récit touchant, en même temps qu’un geste anticolonial fort, qui nous rappelle à chaque ligne la réalité de la colonisation sans cesse niée.
Berbessa. Mes ancêtres colons arrive après deux autres livres consacrés à des membres de sa famille : Une vie brève (Gallimard, 2013), où il était question de son père, Maurice Audin, militant de la guerre de libération algérienne, tué par l’armée française durant la bataille d’Alger en 1957 alors qu’il avait vingt-cinq ans ; et Oublier Clémence (Gallimard, 2018) où elle s’est intéressée à son arrière-grand-mère paternelle, ouvrière à Lyon.
Maurice et Clémence réunissent et cristallisent les sujets qu’a explorés Michèle Audin dans son œuvre très prolifique : l’engagement militant (celui des communards notamment), les femmes (oubliées ou effacées surtout), les petites gens (qui ne marquent pas l’histoire, mais dont les parcours disent des choses de leur époque), et les disparus.
Dans ce nouvel ouvrage, elle trouve le moyen d’évoquer chacun de ces sujets, mais elle y parvient par des voies autres que le seul récit d’une vie. La première différence réside dans le fait qu’elle ne s’intéresse plus à une seule personne, mais à toute une partie de sa famille paternelle : ses arrière-grands-parents qui se sont installés en tant que colons en 1851, à Berbessa, un hameau près de Koléa, en Algérie, et toute leur descendance.
Pour remonter leur piste, elle passe beaucoup par les registres d’état civil de la ville. Elle y voit qui dans la famille Fort – c’était leur nom – y est né, qui y est mort, qui s’y est marié, qui, parmi les autres familles du village – presque entièrement composé de familles suisses – a été témoin des différentes unions.
L’origine suisse de cette partie de la famille est d’ailleurs une première découverte pour l’autrice, car, au moment de la « disparition » de Maurice Audin, la mère de celui-ci, Alphonsine, a écrit une lettre au ministre de la Justice pour demander sa libération. Elle s’est alors présentée ainsi : « fille de colons, petite-fille de savoyards établis en Algérie depuis 1848 et dont les descendants exploitent et habitent le même lopin de terre, la même maison que leurs ancêtres ». Plus ses recherches avancent, plus Michèle Audin découvre d’informations. Plus que des secrets, il s’agit de non-dits, comme ces enfants morts dans la famille dont jamais sa grand-mère ne lui a parlé.

Il s’avère que, plus tard, Alphonsine et Louis Audin se sont installés dans un village des Landes qui s’appelle aussi Berbessa, comme un clin d’œil. D’autres parallélismes cités dans le livre, entre les noms de rues, de monuments, de forêts même, se trouvant en même temps en France et en Algérie, rappellent la tentative coloniale de fondre l’Algérie dans la France.
Michèle Audin, en se confrontant à cette branche de sa famille, très petits colons certes – possédant peu de terre, ne roulant pas sur l’or – mais épousant l’idée de l’Algérie française, ne manque pas une occasion de souligner la ségrégation qui sévissait en Algérie à l’époque coloniale. À commencer par ces fameux registres d’état civil qui n’étaient pas mixtes, c’est-à-dire où les « indigènes » ne figuraient pas. Elle notera d’ailleurs la rareté des mariages mixtes, tout juste quelques-uns entre Français et Suisses, ou Suisses et Italiens.
Cette rareté, ces gestes d’effacement ou de non-inscription, elle les repère partout. Par exemple dans les faits divers survenus à Berbessa, qu’elle épluche pour trouver des occurrences de membres de sa famille. Ce qu’elle constate, c’est que l’on ne parle pas des « Arabes » (en charrette) qui se font renverser par les automobiles des colons. On ne parle pas non plus des « indigènes » sur lesquels on tire quand on les surprend dans les jardins en train de voler ; ces « dépossédés de leur terre » comme les appelait la tante de Michèle, sœur de Maurice, Charlye Audin-Buono, qui a elle-même écrit un livre sur ses souvenirs de famille, Les roses d’Alphonsine. Jeunesse errante (Tangerine Nights, 2020).
Dans la tentative de dévoilement de l’injustice que se propose de faire l’autrice dans ce livre, la langue et le langage jouent un rôle important. Dès le départ, elle évoque « la langue coloniale » dans laquelle elle écrit. Les exemples de vocabulaire colonial ne manquent pas en effet et soulignent de manière glaçante la façon dont étaient perçus les dépossédés de leur terre, qui sont soit nommés ainsi, soit appelés « indigènes » avec des guillemets. On pense à l’utilisation des possessifs (nos frontières, nos colonies) dans les revues et livres d’histoire de l’époque. Mais l’illustration la plus parlante est peut-être le mot pacification qui décrivait dans cette langue coloniale la « mission » de la France qui a duré 132 ans en Algérie.
Michèle Audin en donne une définition : « Ce mot, « pacification », signifie non pas que ces opérations ont apporté la paix aux habitants, mais qu’elles les ont rendus « pacifiques » (en les égorgeant, tranchant leurs têtes, trouant leurs ventres à la baïonnette, enfumant des familles réfugiées dans des grottes, violant des femmes, saccageant des récoltes, brûlant des maisons, des orangers, des oliviers et des figuiers, organisant ainsi des famines, souvent dans des villages paisibles). De sorte que ce mot, « pacification », capable de porter en lui tout le contenu de cette parenthèse – et même davantage –, est un des plus riches de la langue française. »
Publier ce livre en 2026, alors qu’on trouve en France des personnes pour s’offusquer du moindre rappel, par des historiens ou des journalistes, des atrocités commises durant la colonisation en Algérie, est une audace qu’il faut saluer. Michèle Audin savait que parler de décolonisation aujourd’hui n’était pas inutile : « il m’a même semblé que l’actualité – Nouvelle-Calédonie, Cisjordanie, Gaza… – m’incitait à le faire ». Grand merci à elle et paix à son âme.
