La lucidité de Marie Vieux-Chauvet

Les éditions Zulma rééditent peu à peu les œuvres de Marie Vieux-Chauvet (1916-1973). Dernier opus en date, son deuxième roman de 1957 : La danse sur le volcan. Sa lecture procure un pur bonheur. Celui de redécouvrir une grande écrivaine, de regarder avec elle se déplier des vies qui complexifient, loin des caricatures, l’époque de la colonie de Saint-Domingue. Du grand art.

Marie Vieux-Chauvet | La danse sur le volcan. Zulma, 464 p., 23 €

En 1957, Marie Vieux-Chauvet signe La danse sur le volcan, son deuxième roman. L’histoire se passe à Saint-Domingue, ancienne colonie française devenue Haïti en 1804 suite à la révolte des esclaves (1791-1803). Parce que les démons de la société coloniale hantent par leur persistance structurante l’Haïti indépendante, Marie Vieux-Chauvet nous y plonge. On s’y retrouve, traversés de tous les sentiments, de toutes les émotions. Avec les personnages. Contre cette société qui étouffe, qui maltraite. Qui étouffe et maltraite ceux qui ne sont pas des maîtres blancs. En refusant de voir en Saint-Domingue, par son évolution, un volcan, les maître blancs s’exposaient au pire pour eux : l’annihilation du système colonial.

On est à Saint-Domingue dans les années 1780. Une mère, Jasmine, ses deux filles, Minette et Lise, vivent dans un quartier populaire de Port-au-Prince, précisément rue Traversière. Les deux sœurs chantent avec talent. L’aînée, Minette, avec sa voix d’ange, repérée par sa voisine, Mme Acquaire, une Blanche déclassée, accède à la Comédie de Port-au-Prince, salle de spectacle pourtant interdite aux artistes non blancs. Après une première performance qui marqua les esprits, elle est nommée « jeune personne » par la gazette de Port-au-Prince, « pourtant fermée aux nègres et aux mulâtres ». Très tôt, elle se rend compte du séparatisme de la société et de la violence qui en émane. Elle est mulâtre. Fille d’un colon. Sa mère, noire affranchie, porte sur son dos les traces qui indiquent toute la brutalité de l’esclavagisme. La colère de Minette se nourrit de toutes les injustices qu’elle constate. De ce fait, la colère la galvanise, la transforme au point de vouloir « acheter tous les esclaves du pays pour les libérer ensuite ».

Joseph Ogé, ami de la famille, sorte de précepteur pour Minette, l’introduit aux idées qui circulent en France. Elle découvre des mots lui permettant de mieux nommer la réalité de Saint-Domingue. Une réalité qui ne devrait pas se perpétuer. Minette compte y prendre toute sa part. Consciente de son talent de chanteuse, de son importance pour les affaires de la Comédie, le théâtre de la capitale, elle ne baisse pas les yeux face au mépris dont elle fait l’objet. Au contraire, elle cultive sa confiance en elle à pouvoir faire bouger les choses. Effectivement, sa présence dans un tel espace bouscule et aussi agace considérablement les esprits. « Elle [Minette] avait été choisie par le destin pour être leur représentant dans le monde des blancs », souligne la narratrice. Sa beauté physique, sa voix, transcendant sa condition de femme pauvre, ne laissent pas indifférent. « Je les prends tous dans mes filets, les blancs comme les gens de couleur », dit-elle. 

Marie Vieux-Chauvet, La Danse sur le volcan
« Une mère, son fils et un poney », Agostino Brunias (1775) © CC0/WikiCommons

Charismatique, Minette attire les grands. Elle danse avec le prince Guillaume, duc de Lancastre, de passage à Saint-Domingue, subjugué par sa voix. Claude Goulard, un jeune Blanc « désintéressé, honnête, mais pauvre », lui déclare son amour, la protège mais elle ne l’aime pas. Elle ne fait pas comme toutes les mulâtresses qui, par obligation et intérêt, se livrent à la gent masculine blanche tout en ayant le cœur ailleurs. Jean-Baptiste Lapointe, un homme hardi et beau, fait battre son cœur « à coups précipités ». Il fait partie de ceux qui combattent clandestinement le privilège exclusif des Blancs en ce qu’il est « un individualiste sur lequel des fanatiques comme Beauvais et Lambert misent pour leur éparpiller des blancs ». En effet, un cercle de mulâtres est constitué. Ils combattent pour la liberté et aident au marronnage des esclaves. En s’engageant concrètement pour cette cause, Minette comprend que ses camarades mulâtres n’étaient pas anti-esclavagistes. L’homme qu’elle aime, Lapointe, est lui-même propriétaire d’esclaves, les maltraite comme le font les maîtres blancs. Cela fait penser à Julien Raimond, mulâtre riche et instruit, qui dénonçait les préjugés contre les gens de couleur tout en étant propriétaire d’esclaves.

Les maîtres utilisent deux formes dans la cruauté envers les esclaves. M. Caradeux incarne la méthode brutale. Par exemple, il fit arracher la langue de Joseph Ogé, libéré de chez lui grâce à l’intervention de Minette auprès de Céliane Caradeux, fille de ce colon impitoyable. Et il y a d’autre part le vernis de bonté et de proximité envers les esclaves qu’incarne le couple Saint-Ar. En nous montrant ce Saint-Domingue où des personnages modestes rencontrent des personnalités qui participent aux grands bouleversements de la colonie, comme Vincent Ogé, mulâtre « fort influent de la Société des amis des noirs », grand frère de Joseph Ogé, ou Alexandre Pétion, qui a grandi rue Traversière sous le nom de Pitchoun, un garçon de trois ans de plus que Minette, Marie Vieux-Chauvet dresse un grand tableau de l’époque. C’est une véritable fresque romanesque ancrée dans une authentique documentation historique. Une façon, pour elle, de remonter à ce qui constitue le fondement de son Haïti contemporaine, soumise aux injustices sociales,raciales, politiques, économiques, etc.

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Émeric Bergeaud (1818-1858), dans Stella, le premier roman haïtien, publié à titre posthume en 1859, raconta de manière épique les luttes révolutionnaires à Saint-Domingue et la manière dont la figure de Stella, jeune femme blanche française, apporta de la lumière aux frères Rémus et Romulus, les guidant dans leur combat pour la liberté. Environ cinq ans après La danse sur le volcan, en 1962, est sorti Le siècle des Lumières d’Alejo Carpentier. Un roman qui essayait de traduire les difficultés des idéaux des Lumières en contexte caribéen tant les acteurs étaient pétris de contradictions dans leurs revendications. Pour ne citer que ces textes à caractère fictionnel, au bouche-à-bouche à l’histoire pour reprendre une formule de René Depestre (né en 1926) à propos de la littérature haïtienne, on voit se développer la thèse de la révolution de Saint-Domingue comme une incidence des idées des Lumières. Des historiens comme, par exemple, Georges Corvington (1926-2013) considèrent la révolution haïtienne comme la fille de la révolution française. Marie Vieux-Chauvet ne sort pas de cette idée mais, en même temps, par le titre du roman, on est certain que Saint-Domingue allait être en éruption à un moment ou à un autre, indépendamment des idées des Lumières. Certaines évidences étaient sous les yeux des colons mais elles n’étaient pas considérées comme une menace propre à renverser le système. François Ribié, fraichement débarqué à Port-au-Prince avec sa « troupe de comédiens de Paris », intrigué, s’étonna du nombre considérable d’esclaves par rapport aux Blancs, aux mulâtres, au cas où cela se mettrait « à se gâter un de ces jours ».

Ce roman permet certes de questionner les frontières de la fiction quant à l’authenticité des faits historiques, mais, par-dessus tout, c’est une réflexion sur le beau, sur l’art comme résistance aux injustices. Le talent de Minette lui ouvre des portes traditionnellement infranchissables pour des gens comme elle. Parce qu’elle franchit ces portes, sont remis en cause, rien que sur le plan des imaginaires, les séparatismes fallacieux du cadre colonial. Ce qui lui est permis l’est de facto pour d’autres. S’il y a une seule raison de lire ou de relire Marie Vieux-Chauvet, spécialement La danse sur le volcan, c’est pour son regard lucide, et à travers ce regard, on ressort soi-même plus lucide sur ce qui traverse tout être humain en situation de résistance face aux injustices. Chaque sentiment éprouvé en situation de lutte, quelle que soit sa nature, tisse le sens de la vie de ceux qui s’engagent contre toutes les barrières dressées.