Le journal cubain de René Depestre

Archives et manuscrits (7)

Les journaux littéraires sont une source d’informations formidable sur le travail des écrivains. Celui de René Depestre, inédit et objet d’une récente publication, Cahier d’un art de vivre [1], rend palpables les difficultés qui ont présidé à la confirmation de cet auteur haïtien exilé à Cuba de 1959 à 1978.


René Depestre, Cahier d’un art de vivre. Cuba 1964-1978. Édition établie, préfacée et annotée par Serge et Marie Bourjea. Actes Sud, 316 p., 27 €


Juillet 1964. René Depestre commence un journal. Quel en est le déclencheur ? L’approche de la quarantaine ? une crise existentielle, identitaire ? Voilà ce qu’un journal a pour vocation de montrer et de résoudre à la fois. « Puis-je appeler “identité” ce que j’ai reçu de Cuba ? Dans un sens oui », écrit-il en 1970. Il peut alors s’épanouir, sur tous les plans : politique, intime et littéraire. Le journal consigne les régressions et les avancées de cet épanouissement. Si l’homme doute et se questionne – « En attendant, toi tu n’es rien », « Est-ce parce que j’ai raté ma vie que je tiens ce journal ? » –, l’écrivain s’encourage : « Plus un seul pas en arrière. Avance », « Il y a là matière à une œuvre. Fais-la ! ». Son journal ressemble à un atelier où il engrange du matériel pour ses œuvres futures : autant de livres lus que de projets. « Le cahier participe de l’accomplissement littéraire », écrivent Serge et Marie Bourjea, les éditeurs scientifiques de ce journal qui court de 1964 à 1978.

S’accomplir littérairement, voilà ce qui est en projet dans le journal, et ce sur quoi Depestre peine. Parfois l’homme d’action souffre de rester à sa table de travail ; parfois l’écrivain abandonne son cahier des semaines entières, et, de 1971 jusqu’en 1977, il n’y écrit plus une seule ligne. Les raisons de ce silence sont-elles politiques ? Est-ce parce qu’il devine la dérive totalitaire du régime castriste et qu’il s’en trouve lui-même inquiété qu’il se tait ? À quel conflit intérieur, lui le combattant de la première heure aux côtés de Castro, n’a-t-il pas dû faire face ! « Est-il fatal que le communisme se montre partout totalitaire ? », écrit-il en 1971. Partout, sauf encore à Cuba ! Et même après sa mise au ban du pouvoir, lorsqu’il reprend son journal en mai 1977, il confirme son admiration pour l’exception cubaine, parlant à peine de ses « déconvenues ».

René Depestre, Cahier d’un art de vivre

Page manuscrite du cahier tenu par René Depestre à Cuba, du 28 juillet 1964 © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Plus intéressantes que les ruptures et les reprises du journal, preuves déjà d’une grande ténacité, il y a les ratures et les corrections que l’on peut observer sur le manuscrit ; certaines sont simultanées au premier jet, d’autres plus tardives, écrites d’une autre encre, au stylo, au feutre, ou à la plume, et, au-delà de l’écriture au fil des jours, on peut imaginer différentes campagnes d’écriture. Depestre se relisait et se reprenait. Aussi, des soixante premières pages du journal, disposons-nous de deux versions : la manuscrite et la tapuscrite, cette dernière également relue et corrigée, ce qui laisse à penser que l’auteur envisageait d’en établir le texte et, éventuellement, de le publier. Serge et Marie Bourjea s’en sont chargés cinquante ans plus tard [2], réalisant ainsi un souhait de l’auteur. Le dossier génétique de ce journal, notamment les divergences des deux versions, reste à étudier.

Le journal est parcouru d’une fondamentale générosité, triplement incarnée : celle de l’enfance ; celle de la révolution communiste qui pousse à penser collectivement ; celle du poète qui ne demande qu’à donner sa part au monde : « Bravo si ta vie n’est pas un arbre sec ». Les métaphores végétales, du reste, abondent dans ses pages, qui sont l’annonce d’œuvres futures : celle des « femmes-jardins », qui donnera son titre au livre de 1981 Alléluia pour une femme-jardin (Gallimard), celle de « l’homme-banian » enraciné dans plusieurs cultures, et celle de « l’herbe fraîche de l’histoire » où il semble être assis. Optimisme gagnant et magie caribéenne agissant, Depestre transforme la révolution communiste en révolution intérieure. Le journal en témoigne et la poésie n’en est pas absente : Prévert, Neruda, Maïakovski, Aragon… tous sont récités, convoqués, commentés, admirés. Sa culture est vaste, diversifiée, elle se veut profonde aussi, comme s’il voulait prendre racine dans et par la pensée de ses auteurs favoris. Le plus cité, c’est Pavese : il lui sert de modèle, et sous son égide commencent les deux parties de son journal. Du Métier de vivre à l’Art de vivre : quel cheminement, « quel circuit secret […] mène de la lecture à la création » ?

René Depestre, Cahier d’un art de vivre

Page 10 du tapuscrit reprenant le manuscrit de 1964 © Bibliothèque francophone multimédia de Limoges

Pourtant, en fidèle marxiste, Depestre n’envisage la littérature que dans la mesure où elle agit sur la société. Il semble même qu’elle le gêne dans son propre accomplissement – « Ah si tu pouvais oublier qu’on a écrit avant toi ! » –, et qu’il l’ait « ingérée » sous la contrainte : « la lente digestion des connaissances acquises dans le malheur ». C’est le propre de tout écrivain qui débute, qui voudrait être le premier, ou le seul, et qui se défait de ses modèles. C’est le propre, aussi, de la jeunesse, effective ou symbolique. De fait, Depestre renaît à Cuba, d’abord galvanisé par la « parole combustible » de Castro, puis libéré de toute idéologie. La littérature n’est alors plus un frein mais « l’unique forme d’action » possible.


  1. Le livre contient un cahier central d’illustrations avec des photos et des articles de journaux des années 1960. Pour comprendre les références, les silences et les non-dits, les éditeurs scientifiques ont annoté le texte et ajouté une chronologie du séjour de Depestre à Cuba.
  2. En décembre 2018, Claire Riffard, responsable de l’équipe « Manuscrits francophones » de l’ITEM, et Serge Bourjea m’ont confié la transcription de ce journal, composé d’un tapuscrit (de mai 1964 à mars 1966) et de plusieurs cahiers manuscrits (de mai 1964 à septembre 1978), conservés à la bibliothèque francophone multimédia de Limoges.
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