L’épreuve du fils

Avec Je n’ai jamais dit papa, l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert franchit à sa manière le pas de l’écriture de soi. Sa lettre adressée au vide laissé par un père très tôt disparu allie le récit d’enfance au tableau d’un pays sous dictature, l’hommage aux femmes qui l’ont élevé à l’analyse des retentissements de l’absence paternelle sur sa propre tâche de transmission et son travail d’écrivain.

 

Louis-Philippe Dalembert | Je n’ai jamais dit papa. Robert Laffont, 220 p., 20 €

« Tu es parti quelque part entre ta trente-deuxième et ta trente-troisième année, et je ne t’ai pas connu. » La phrase ouvre un texte âpre, empreint d’un détachement qui de prime abord surprend. Que cette lettre au père s’adresse à un mort est rapidement confirmé – le narrateur dispose, en plus d’un certificat de mariage et de deux photographies en noir et blanc, d’un acte de décès sans mention de date de naissance. Cependant, plutôt qu’un absent ou même une absence, c’est un vide que cette lettre tutoie. Âgé de quelques mois au moment du décès, le narrateur doit s’en remettre aux « souvenirs épars égrenés çà et là » par une poignée de témoins qui disparaissent à leur tour. L’intérêt du jeune homme s’amenuise, un « voile d’indifférence » le tempère encore au fil des ans. C’est lorsqu’il devient père à son tour et qu’il voit son fils s’acheminer vers l’âge d’homme que l’écrivain entreprend de « dépoussiérer » ces lambeaux de mémoire, ces émotions longtemps vitrifiées. Le récit au présent colmate la distance entre existence présente et vécu d’enfance.

On l’apprendra à mi-chemin : la disparition en 1963 de ce jeune père, alors directeur d’école accomplissant chaque semaine un long trajet entre son établissement en province et le domicile familial, ne constitue pas – du moins directement – l’un des méfaits de la dictature alors exercée par « Papa Doc », par ailleurs médecin, sur Haïti. Bien que la chronique familiale n’ait rien révélé de la cause de ce décès précoce, il semble que « Gérard » soit « parti » terrassé par une fièvre typhoïde compliquée d’un paludisme. Plus jeune, l’écrivain n’avait pas cherché à percer le mystère de « la disparition d’un inconnu avec lequel [il n’avait] tissé aucune espèce de lien ». À présent qu’il en est réduit aux hypothèses, le voilà qui, de déduction en déduction, reconstitue le cheminement de la contagion (le fleuve Artibonite ou l’un de ses affluents, ce même fleuve où prendra sa source, en 2010, une épidémie de choléra dévastatrice), imagine les symptômes et leurs ravages, envisage le recours, par sa grand-mère maternelle, à un oungan ou prêtre vaudou afin de tirer le malade des griffes de qui aurait voulu le « manger », avoue encore en savoir davantage sur ce qui a tué Bonaparte – honni, bien sûr, en Haïti – que sur ce qui a emporté son propre père.

Très tôt rompu par une dynastie de maîtresses-femmes à bannir toute faiblesse de son comportement, l’écrivain, à l’instar de l’enfant qu’il a été, tient à bonne distance tout ce qui relèverait d’une forme d’apitoiement sur son sort d’orphelin. Dès lors, l’adresse à un paternel « pas foutu de nous voir grandir » assume cette acrimonie lucide sans pour autant virer à quelque reproche ou réquisitoire. Ce que l’écriture de soi, véritable « épreuve », va progressivement révéler, c’est plutôt une « paternité du vide », tout simplement parce que « le mot “père”, donc toi » est longtemps demeuré « un concept creux, vide de sens dans la réalité quotidienne ». D’ailleurs, aurait-ce été une chance d’avoir pu faire connaissance ? Après tout, « l’amour entre père et fils n’est pas gagné d’avance ».

François Duvalier, surnommé « Papa Doc », président d’Haïti de 1957 à 1971 (1968) © CC0/WikiCommons

Le sort de ce garçon qui « fanfaronn[e] sur ce vide » diffère en réalité peu de celui de nombre de ses camarades grandissant, tout comme lui, sans père, que ce dernier ait purement et simplement disparu, qu’il ait été exécuté, embastillé dans les geôles du régime ou contraint à l’exil. « Papa Da », le grand-père paternel du narrateur, militaire de carrière, est lui-même incarcéré durant trois ans avant de se résoudre, à soixante ans passés, à s’exiler aux États-Unis. Et c’est « toute une génération sans père », des dizaines de milliers de jeunes gens aux ascendants décimés par une dictature assassinant à tour de bras, qui se trouve logée à même enseigne de déveine, confiée à la garde de grands-parents, oncles ou tantes, apprenant vaille que vaille « à composer avec l’absence ».

Une fois la silhouette de Gérard effacée, mère et grand-mère maternelle constituent « l’univers entier » de l’enfant. Il apprend à se contenir, à ne pas envier de mieux lotis, à ne pas saliver – pour ça, un grain de gros sel sous la langue fera l’affaire, dixit une grand-mère avisée – quand une voisine mitonne de la confiture. L’impérieuse aïeule, appelée « la Générale », aurait participé à la résistance contre l’occupation états-unienne (1915-1934). Ce « véritable gynécée » se compose également des tantes Vénus et Luciana. On tente de se maintenir « entre peuple et classe moyenne », exposé au risque de déchoir, notamment quand l’argent manque pour régler les frais de scolarité dans l’école privée où les enfants demeurent inscrits. On « remédie aux besoins de la nichée » comme on peut, et « quand il n’y a rien, eh bien, il faut partager ce rien ». Le souvenir du ronronnement caractéristique de la machine à coudre à manivelle Singer sur laquelle s’active l’aïeule se partage, entre autres, avec Aimé Césaire (« et ma [grand-]mère, dont les jambes pour notre faim inlassable pédalent, pédalent de jour, de nuit… »), avec aussi, peut-être, la Popa du même nom de René Depestre. Et tandis que l’absence paternelle n’a donné lieu à aucune hantise, les voix maternelle et grand-maternelle peuplent encore le quotidien de l’écrivain, « abasourdi » un jour, « sur un marché de Kinshasa », de retrouver trait pour trait sa mère dans le visage d’une passante.

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Il est des toponymes qui ne s’inventent pas : avant que le père ne s’éclipse, la famille habitait une maison spacieuse sise « rue de l’Enterrement ». De là, réduite aux seuls appointements d’institutrice (versés erratiquement par un pouvoir pour qui l’Éducation nationale « n’est pas la priorité ») de la mère, il lui faut s’entasser à huit dans une maisonnette exiguë du quartier Bel-Air, « quartier matrice » qui n’est pas encore devenu le bidonville dangereux d’aujourd’hui. C’est là que l’enfant grandit aux côtés de ses aînés, un frère et une sœur qui ont certes partagé l’existence du père, mais que le déclassement touche davantage. Il est des prénoms qui ne s’inventent pas davantage, comme ceux auxquels répondent les deux copains du narrateur, « Freud » et « Hérode ». « Je te promets », assure l’auteur à son géniteur, « ces prénoms ne relèvent pas d’une invention de romancier ». Mais cette promesse nous concerne-t-elle vraiment ?

« Au-delà de l’éducation reçue, le fait de ne pas pratiquer l’écriture de soi participe sans doute d’une volonté inconsciente de taire le vide que tu représentes. » Une fois affrontée l’« épreuve » de l’écriture de soi, celle-ci s’étoile en questions multiples. Comment, d’abord, s’adresser à un père que l’on n’a pu connaître sans faire accroire pour autant qu’on aurait eu quelque motif de ne pas l’aimer ? Ou encore « pourquoi [lui] écrire maintenant ? », de « quelle couleur » serait sa voix, faute du moindre enregistrement pour le savoir ? Et surtout : « Que transmettre quand on n’a pas reçu ? ». La question insiste suffisamment pour cheminer d’une œuvre à l’autre. D’abord enclose dans une « lettre à alex », petit-fils de Gérard, publiée dans l’un des recueils de poèmes de l’auteur, elle donne cette fois matière à un chapitre, comme un poème déjà intitulé « Je n’ai jamais dit papa », ainsi qu’un autre, dédié au jeune garçon et intitulé de l’onomatopée « tchou-tchou ». Être concrètement père autorise toutes les formes de langage, et à s’éprouver en tant que fils.

Revenir sur ce cheminement, c’est aussi s’efforcer de comprendre l’influence exercée par ce « deuil planté au mitan de l’enfance » sur une écriture qui, tandis que la fiction cherche à faire diversion, l’élabore en sourdine, à rebours d’un « excès d’ellipses », essentiellement grâce à la poésie. Les principes d’éducation inculqués par les femmes innervent celle que le père attentif « tresse » autour de son fils grandi en Europe, entre France et Italie, et prénommé en souvenir de l’auteur du Comte de Monte-Cristo. C’est encore la dextérité couturière de la grand-mère qui inspire les « retails » (mot créole désignant des chutes de tissus mises bout à bout et récupéré par l’auteur pour son travail d’écrivain) d’un ouvrage à la fois composite comme peut l’être l’atelier d’un créateur et unifié par le manque dont il procède.