Une toute petite histoire des femmes

Dans Le corset, roman de Vanessa Caffin, la parole et le souffle se lient intimement pour raconter une histoire, entre petite et grande, dont les femmes sont absentes. Si le souffle se coupe, alors que peut-on raconter ? L’asphyxie causée par un système patriarcal ne se fait pas seulement dans l’éclat et le bruit, Vanessa Caffin le confie : elle incise chaque jour, rompt l’élan et étouffe la vie qui pousse pour jaillir.

Vanessa Caffin | Le corset. Héloïse d’Ormesson, 176 p., 18 €

L’auteure signe majoritairement des polars. Entre la fiction et l’autobiographie, Le corset tient en haleine. L’écriture file le long des pages tout en nous retenant grâce au sens de l’enquête. Celle-ci débute par le décès du grand-père, qui amène Vilma, la petite-fille et narratrice, à veiller sur la grand-mère, Nane, pour qu’elle ne sombre pas dans ses mille et une piles d’ouvrages et de souvenirs. Car Nane est atteinte du syndrome de Diogène. Mais dès lors qu’une génération s’effrite, par la perte d’un de ses membres fondateurs, la famille aussi s’évapore. La fin d’une génération ne se dévoile jamais sans son lot de secrets qui débordent depuis ses multiples archives. C’est à ce moment-là que l’idéal familial devient bien curieux.

Le grand-père prononce quelques mots-éclats à Vilma et tout vacille. Le grand père n’a pas de père et une mère un peu mystérieuse du nom de Philomène. Au seuil de la mort, il avoue à Vilma qu’il s’inquiète de la voir devenir comme Philomène. Vilma ne peut en rester là, elle souffre déjà trop. La vie a décidé de l’affliger d’une dysfonction pulmonaire inconnue et on oserait lui retirer encore une fois son à-venir. Certes, elle restera auprès de la grand-mère qui ne formait qu’un avec le grand-père mais sur la pointe des pieds elle mènera l’enquête, et dans les piles de la grand-mère s’il le faut. Car il s’agit d’un droit : « j’ai le droit de fouiller, de convoquer le passé, de guetter l’aube morne et de profaner la tombe d’une femme qui se fana aussi vite que l’été ».

Ces piles sont éclectiques et jouent un rôle premier tant dans le récit conté que dans le processus littéraire engagé par Vanessa Caffin. Certains des chapitres s’ouvrent sur une description des piles : « Pile de la chambre bleue : 1m20, cinq tomes de l’Encyclopédie Universalis, des coupures de journaux, un ouvrage sur l’histoire du fauvisme annoté avec des post-it, la BD de Tintin au Tibet, la recette de clafoutis aux cerises, une photo de Philomène et Anastasie posant devant l’hôtel Hector à Clermont-Ferrand en 1911 ».

Le.a lecteur.ice se promène à son tour dans cette pile qui révèle les parties ombragées de l’enquête. Cette construction stylistique possède un rôle littéraire puisque, au-delà de l’amusement et de ce qu’elles nous disent des personnages, ces piles permettent le dévoilement de l’intrigue tout en construisant le chapitre. En effet, elles permettent de rendre l’enquête plus fluide et construite mais elles dessinent aussi la manière dont l’écriture chemine dans un souci de quête existentielle. Cette écriture se donne comme un amas dont il faudrait étudier chaque couche pour parvenir à une substance plus vraie, plus juste que ce que le réel nous donne tel quel.

L’écriture du Corset est tendre et amusante tout en dessinant le portrait des femmes disparues, cachées derrière un cadre, comme les lettres laissées par certains des personnages se réfugiant dans l’oraison. « Celui qui voudra sauver sa vie la perdra mais celui qui la perdra à cause de moi la trouvera » : cette parabole de Jésus couronne l’ouvrage et la vie de ces femmes, nos grands-mères, mères, tantes, cousines et sœurs ayant tenté d’ouvrir des chemins de traverse pour se raconter car les secrets se dévoilent malgré le silence, ils se logent dans cet héritage mnésique et héréditaire qui finit par tracer la courbe de nos cellules comme l’illustre la souffrance respiratoire de Vilma. Par l’écriture de cette enquête, l’auteure nous fait nous perdre et supposer d’autres pistes car elle aussi doute et échafaude des théories. Elle perd ses personnages, comme si la perte était la condition sine qua non pour se trouver, surtout lorsque les normes sociales ont toujours décidé des trajectoires que ces femmes devaient emprunter.

Des crayons © CC BY 4.0/André Fromont/Flickr

Au fil du roman, l’enquête laisse la place au tissage de liens entre les différents personnages. Vilma et Nane pleurent ensemble, l’une de ce qui ne passe pas et l’autre de ce qui est déjà passé. Mais, ensemble, elles se confortent et c’est par le tressage de ces liens que la poésie de Vanessa Caffin jaillit, notamment lorsque Vilma tente de rassurer la grand-mère qui ne pourra plus demander pardon au grand-père : « je lui dis aussi qu’il s’est inquiété tant de fois qu’elle manque de quoi que ce soit à ses côtés qu’il serait effondré de savoir qu’elle manque à cette vie ». En tissant ces liens d’intimité, l’auteure rappelle l’effort consistant à construire une communauté sororale où les rôles attribués aux femmes ne devraient plus les définir ni déterminer leurs liens. Les liens unissant les femmes ne peuvent être ceux décidés par des entités extérieures mais bien les liens que ces dernières tissent d’elles-mêmes. Cette capacité à s’autodéterminer peut paraitre acquise et pourtant l’histoire contée de cette famille se déroule dans un XXe siècle où la France faisait des « filles-mères patriotes et non plus des salopes ».

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C’est alors que Vanessa Caffin nous entraîne dans le récit de son intime difficulté à vivre, due à cette maladie non encore connue qui lui vaut de compter chaque pas. Mais son récit fait résonner une affiliation mnésique aux douleurs subies par les femmes de sa famille, corsetées par le tissu, les normes sociales et la honte. Le roman ne nous tombe jamais des mains, nous avons le souffle suspendu, non plus aux secrets à révéler, mais bien à l’histoire plus proche de l’auteure. Et l’on est pris d’une envie de lui murmurer au creux des pages que tout ira bien, de peur que le prochain chapitre ne la fasse s’effondrer.

Cette histoire, c’est l’histoire de cette maladie ineffable. Lorsque Vilma s’emploie à trouver le fil de l’histoire familiale dans les monticules de traces empilées, cela la fait toujours revenir à la vulnérabilité de ses poumons : « je n’arrive plus à respirer, c’est la danse des disparus qui m’enserre la gorge et celle des revenants qui étrangle mes poumons ». Car cette maladie, du fait de son étrangeté sans nom, est réduite au champ d’un invisible monstrueux. Alors, quand nous découvrons que l’un des personnages se prénomme Anastasie, allégorie de la censure au XIXe siècle, nous ne pouvons que penser les deux ensemble : « À moins que mes poumons malades ne soient pas les miens, à moins qu’ils ne suffoquent des non-dits du passé et pleurent au nom des femmes laissées pour seules qu’on a forcées à vivre à moitié ». Vanessa Caffin dans Le corset, tout en dévoilant la toute petite histoire des femmes, réduite à peau de chagrin, dévoile la fragilité même de nos héritages génétiques et féministes.

Le Corset n’accuse pas, il retire les lacets qui enserrent et semble aussi demander pardon. Là où l’opinion commune s’acharne sur le choix de certaines femmes ne répondant pas à leurs obligations sociales et adoptant non pas le rôle de mère poule mais de mère corbeau (Rabenmutter), l’auteure songe plutôt que « la cruauté des femmes est, je le sais, un cri de détresse poussé au mauvais endroit » puisque, en ces temps-là, et peut-être encore aujourd’hui, « les hommes étaient les seuls à qui l’on pardonnait ». Dès lors que le livre se termine, ce n’est plus l’enquête qui compte mais ce qu’elle permet : la rencontre avec ces femmes et avec l’auteure.