6 octobre 1973, Paris, jour de Kippour : une enfant comprend confusément qu’une guerre vient d’éclater. Cette petite fille, c’est Agnès Desarthe, âgée d’à peine huit ans. À la genèse de son nouvel opus, Qui se ressemble, la chanson Enta Omri d’Oum Kalsoum.
Partir du français pour remonter vers l’arabe. Quitter Schubert et rejoindre Oum Kalsoum. En opérant un tel déplacement, Agnès Desarthe invente une gémellité entre sa grand-mère paternelle et Oum Kalsoum. Nées toutes deux entre 1898 et 1902 – l’incertitude de leur date de naissance étant l’un de leurs nombreux points communs –, Oum Kalsoum et Bouba, la mère de son père, se confondent. « Comme elle, ma grand-mère porte des lunettes fumées, comme elle, elle a toujours un mouchoir à la main, comme elle, elle parle arabe, comme elle, elle n’a pas l’air commode. »
Le pouvoir de la musique comme ferment pour retrouver la mémoire n’est plus à démontrer, et, pour Agnès Desarthe, c’est le chant arabe de celle surnommée « L’Astre d’Orient » qui lui permet de revisiter ses proches. Comme si le visage de l’une rendait possible l’apparition du visage de l’autre. La musique, c’est aussi une odeur, « un parfum lourd et suave qui mêle composants électroniques surchauffés et encaustiques, une odeur de propre et de renfermé très spécifique ». Une odeur qui se confond avec celle du passé.
À travers le personnage d’Oum Kalsoum, la plus grande chanteuse du monde arabe, de ses choix avant-gardistes en tant que femme née en Égypte et ne se mariant qu’à l’âge de cinquante ans passés, l’autrice a tiré le fil de la vie de sa propre grand-mère paternelle. Pourtant, c’est moins dans leur ressemblance que dans leur dissonance que les deux femmes se complètent.

« L’une a dirigé sa famille et son foyer, l’autre son orchestre et sa carrière. […] Je pourrais aussi bien les opposer : la juive et la musulmane, la mère de famille nombreuse et celle qui jamais n’enfanta, la fillette que sa mère n’aimait pas et le prodige que sa mère adorait, la veuve pauvre sans véritable emploi et la musicienne ambassadrice d’Égypte, voix de l’Orient, amie de Nasser. Toutes deux chantaient des chansons tristes. »
Se rapprochant ainsi de la figure de sa grand-mère, avec qui elle partage peu, Agnès Desarthe se rapproche, en creux, de la part inconnue de son père. Enfant, elle remarquait que, lorsque son père écoutait une chanson en arabe, quelque chose lui échappait. Quelque chose de l’ordre de l’identité de son père, de son enfance à lui, le premier de sa famille à quitter l’Algérie pour s’exiler en France. Dans la sensation de l’évaporation de son père lorsque la musique arabe résonnait, Agnès Desarthe trouve aujourd’hui les mots pour le dire : « le garçon est demeuré de l’autre côté, retenu dans la langue de son enfance ».
Car, de la même manière qu’Agnès Desarthe enfant n’intègre pas la lubie des adultes pour les nappes qui cachent le plateau et l’armature des tables, et tire sur les fils en plastique des housses de sa professeure de piano, Agnès Desarthe adulte souhaite plus que tout découvrir l’envers des choses. Et ce récit lui permet de s’interroger sur son obsession pour la linguistique, le pouvoir de l’énonciation, celui des langues, celui des mots. « Je comprends comment une insulte couramment employée dans ma famille paternelle arabophone « Que tu meures ! » a pu constituer bien plus qu’une menace. Lors de certains moments particulièrement dramatiques et dans un interstice mental dénué de cadre symbolique, cette locution a eu valeur de meurtre. »
Du temps de son enfance, Agnès Desarthe était fascinée par les pleureuses, ces expertes des larmes face à la surprise existentielle que constitue toute mort. Et ses mots perpétuent en un sens cette obsession. Qui se ressemble est un tombeau littéraire à plusieurs entrées : pour sa grand-mère, « juive arabe, analphabète et pauvre, chassée une première fois de son foyer par une guerre mondiale et, une seconde fois, de son pays d’adoption, par une guerre d’indépendance », et pour son père, qui, à l’orée de ses huit ans, a vu sa mère endeuillée par la perte d’un de ses fils. Pour le pleurer, elle s’extirpe à l’aube de la chambre, et « fait tambour » sur sa galerie, avec ses corbeilles à linge, lessiveuses et baguettes de fortune. C’est finalement aussi ce chant-là que le récit d’Agnès Desarthe fait résonner : les lamentations tonitruantes d’une mère pour son fils. « Faire shiv’ah ne lui avait pas suffi. Il fallait que son chagrin s’entende, et tant pis si c’était sans décorum. » Un tombeau pour entendre la voix de Bouba qui chante, avec les moyens du bord, et «des accessoires empruntés au ménage ».
