Le déchet, le reste, le banal, le ça-ne-vaut-plus-rien, le pas grand-chose, l’infra-ordinaire, constituent ce qu’étudie l’anthropologue Octave Debary, qui, de livre en livre, élabore une réflexion sur ce que nous disent les objets de notre vie quotidienne auxquels nous portons si peu d’attention.
Un jouet cassé, une brosse à dents qui perd ses poils, un gobelet usagé en carton, un bout de plastique détaché d’un appareil ménager devenu inutile, tous ces objets qui vont rejoindre la poubelle intéressent des artistes qui les collectionnent et leur attribuent une valeur que l’économie leur refuse. Les artistes que rencontre Octave Debary s’évertuent à entendre ce que ces objets sans valeur disent de nous, comme le coquillage que l’on porte à l’oreille pour écouter le murmure de la marée, et aussi ce qu’ils disent d’eux, par leur matière, leurs couleurs, leur patine…
Dans un précédent essai, De la poubelle au musée. Une anthropologie des restes, Debary indique son intention : « Je m’intéresse au travail paradoxal qu’implique la conservation de ce dont on veut se défaire : impossible oubli que le travail de mémoire tente de domestiquer. » Car tout objet en entier ou juste un petit bout détaché s’avère être du temps concentré. Aussi écrivait-il : « Suivre des vies ou des carrières d’objets implique de comprendre de quelle manière les objets sont des acteurs, comme les autres, de la vie sociale. Cet investissement social charge d’histoire les objets, en particulier ceux du quotidien, ceux qui accompagnent nos existences. Au seuil de la disparition, leur histoire parait résister et signifier l’espoir d’une suite. » Un temps incomplet, comme en suspension, qui attend la suite…
Dans Retourner le monde, il poursuit son inlassable quête pour rendre intelligible notre monde en questionnant non seulement des artistes – Swaantje Güntzel, Jochen Gerz, Christian Boltanski, Samuel Roy-Bois, Mauro Fainguelernt – sur ce qui préside secrètement à leur œuvre, mais aussi un anthropologue, un historien, un sociologue et jazzman et un poète. Il s’agit de retourner le monde, pour voir ce qu’il dissimule et aussi à quoi il ressemble une fois retourné, vu de dos en quelque sorte. Mais peut-on retourner le monde comme une couverture, par exemple ? Et s’étonner de ce qu’on y découvre ? Le monde se laisse-t-il aussi facilement manipuler ? Les artistes ne le pensent pas, ils « collent » au monde pour faire monde avec lui en une création inattendue. Le poète ne retourne pas le monde, il dit ce que le monde porte en lui de manière invisible.
Dans cet essai personnel, l’anthropologue exprime ses affects face aux œuvres qu’il examine, il refuse la pseudo-objectivité dont trop souvent les universitaires se parent au nom de la science. Il a lu son Bachelard et doute de la scientificité de la science, surtout en rudologie ! Alors, il accompagne ses interlocuteurs, comme des amis qui partagent leurs occupations et préoccupations et cela génère un ouvrage attachant où chacun, en s’entretenant avec lui, converse aussi avec les autres. À dire vrai les neuf personnages qu’il nous présente lui sont plus que connus.

C’est avouer une familiarité avec eux, qui permet justement une justesse de ton eu égard au temps qui passe si vite, à la mémoire qui ne retient pas tout, à l’oubli qui s’invite trop fréquemment, à la patrimonialisation sélective et intentionnelle des idéologies qui s’en réclament… Écoutons Pierre Nora : « la question de l’avenir social et politique disparait face à un horizon patrimonial dépolitisé qui promeut une forme de communion de l’indifférence ». C’est bien ce rapport au temps qui intrigue Octave Debary : « À travers des enquêtes de terrain, annonce-t-il, j’essaie d’analyser différents enjeux liés aux processus de mise en mémoire et de patrimonialisation de l’histoire, au sein des musées, des mémoriaux et dans l’art contemporain. » Curieusement, il rencontre auteurs et artistes dans un autre lieu que le leur, comme si leurs propos réclamaient aussi un décalage territorial.
Swaantje Güntzel ramasse des détritus en plastique que les gens ont jetés dans la nature, elle les nettoie, puis les rejette dans un lac, par exemple, à la vue de tous. Autant dire qu’elle provoque un scandale : comment oser prendre le lac pour une poubelle ? Une outrance qu’elle conscientise les spectateurs. Comme aussi lorsqu’elle passe l’aspirateur dans un champ ou nettoie la nature. Ainsi que le commente Octave Debary, l’artiste « propose de recycler la nature par un art de rapporter les déchets au plus près des gens ».
Jochen Gerz photographie des habitants, près du Fresnoy, et après l’exposition offre à chacun un portrait de sa série, mais pas celui de la personne, il appelle cette exposition « Le Cadeau ». Chacun repart avec la photographie sans savoir de qui il s’agit, et l’accroche à un mur de sa maison. Le but : faire entrer un inconnu, un étranger, chez soi. Toutes ses œuvres visent à entrainer la mémoire des spectateurs, à les faire se souvenir « d’un passé qu’ils partagent sans l’avoir vécu ».
Déjà dans Les fantômes de Christian Boltanski (Créaphis, 2023), l’artiste avouait « raconter des histoires » non pas avec des mots mais « des formes visuelles ». C’est encore ce qu’il fait en recevant l’anthropologue peu de temps avant sa mort, il lui dit que l’art doit exprimer la vie, que celle-ci est « plus touchante que l’art », d’où une certaine fragilité dans ses œuvres, comme celle du musée d’Art et d’Histoire du judaïsme à Paris, où il dresse la liste de tous les habitants (juifs ou non) qui habitaient en 1939 l’immeuble où se tient dorénavant le musée. Les noms de ces habitants, certains dénoncés à la Gestapo, déportés, disparus, d’autres restés en vie, figurent sur du papier, ce qui oblige les conservateurs à reproduire l’œuvre tous les deux ans. De même, dans Canada à Toronto, il accumule six mille vêtements usagés d’anonymes afin de témoigner de l’absence. Les objets sont orphelins de leurs propriétaires ; présents, ils évoquent sans vraiment les évoquer les absents.
Jaap Kruithof (1929-2009) est un professeur de philosophie qui, durant une trentaine d’années, a collectionné des objets sans valeur, destinés bien souvent à la poubelle, qu’il trouvait dans des vide-greniers, brocantes et autres friperies. Ces objets usagés et de seconde main occupent toutes les pièces de sa maison devenue le musée d’une collection hétéroclite, que ses héritiers ne veulent pas jeter, aussi l’ont-ils donnée au Museum aan de Strom à Anvers, qui se trouve bien embarrassé : que conserver, qu’archiver, que montrer ? « Ce recyclage, note Octave Debary, fait de toute mémoire un passé requalifié par le présent dont le musée est le gardien. »

En 2015, à la galerie L’œil de poisson à Québec, Samuel Roy-Bois demande à deux artistes d’exposer deux œuvres et de faire la même proposition à d’autres artistes. Il reçoit finalement cent soixante quinze œuvres assemblées en une « Pyramide », qu’il faut soutenir pour qu’elle ne s’effondre pas, seule une photographie saisit cette installation, suspend le mouvement qui mène à l’affaissement de cette construction précaire. Ces objets « communs, familiers » acquièrent une nouvelle vie et le statut d’œuvre d’art, le temps d’une prise de vue.
Le photographe Brésilien Mauro Fainguelernt s’inquiète de la perte du monde, aussi s’efforce-t-il de le sauvegarder en photographiant, par exemple, des membres de la communauté Krahô, issue de la nation Timbira. Il va sur place pour photographier ce qu’il faut bien appeler des « survivants » d’une culture en sursis. « Il décide, remarque Octave Debary, d’en faire des images non pas pourmémoire (comme le propose le musée) mais de montrer que la mémoire estune image. » L’artiste est installé dans les montagnes Galdinopolis, au cœur d’une nature, véritable « réservoir du vivant », menacée par les diverses pollutions et dégradations que le productivisme lui inflige. Un peuple et une nature qui importent si peu aux yeux des nantis deviennent l’axe de son travail artistique et de son engagement.
Pourquoi ce travail sur les objets ? « Je cherche à comprendre la présence des objets comme une présence de l’histoire et préfère leurs substituer la notion de restes. La déchéance de la marchandise (son reste) est un lieu d’histoire. » Comment conclure cette suite de rencontres pour démêler la mémoire de l’histoire et réciproquement ? En se souvenant des propos de Christian Bobin (1951-2022), à qui il rend visite chez lui, au Creusot : « Je découvre son (petit) appartement (moderne), la fenêtre qui donne sur l’arbre frêle dont il parle si souvent dans ses livres. Je comprends alors que sa puissance d’écriture se donne dans sa proximité au monde, sa capacité à aimer et à voir la beauté du monde dans ses détails… » Vingt ans plus tard, l’anthropologue écrit au poète en lui demandant s’il se souvient de lui : « Je me souviens de vous, lui répond-il, mon cœur est une brocante où aucun visage ne se perd. » Oui, une brocante, comme celle qu’arpente Octave Debary, homme de cœur.
