Un fou dostoïevskien

Il faut plonger dans le très beau livre d’Agnès Clerc pour se convaincre de la qualité d’une langue et la force d’un texte original. D’une grande tenue, on y découvre quelqu’un qui parle, ou plutôt quelqu’un qui tient son journal dans un endroit sinistre. On pourrait craindre la sinistrose, mais quel bonheur dans l’écriture !

Agnès Clerc | Journal d’une planète minuscule. Préface de René de Ceccatty. Arfuyen, coll. « Le Rouge & le Noir », 150 p., 16 €

Tout est là dès l’abord : tristesse du personnage, peut-être déchéance, et plaisir du lecteur procuré par le style. L’autrice aime les mots, son personnage aussi, qui en répète certains lorsqu’il se sent en verve : « Espace, espace », alors qu’il n’en a pas chez lui. L’homme séjourne, on l’apprend peu à peu, au sous-sol de l’immeuble où par ailleurs il loue un très petit local de 9 m2, dans lequel « lit, lavabo, plaque chauffante se tassent comme des gars au trou ». Le sous-sol, qui est vaste, il en fait son bureau, il y règne à son aise. De temps en temps, quand même, il sort, se fait la malle, se trisse, pour parler comme lui. Il croise, à l’extérieur, des gens aussi toqués que lui, des misérables en berne, avec lesquels il s’entend bien et sait se montrer tendre. Au passage, coups de bec ou de griffe du monsieur pour le monde comme il va et sa modernité marchande.

Non seulement cet homme est seul mais il est « seul à l’être ». Au point de commencer à ne plus bien penser, à être moins intelligent, moins capable de chance, sans boussole à travers la forêt des idées ; d’avoir du mal à accomplir des choses simples, comme lire un journal (trouvé par terre, sur un trottoir). Car pour lire un journal, signalons, au passage, l’exactitude de la remarque, pour en comprendre les nouvelles, il faut déjà être au courant de ce qui les entoure, de ce dans quoi elles baignent. Comme le précise René de Ceccaty dans sa préface, Agnès Clerc ne s’exprime pas à la légère, elle sait de quoi elle parle, elle sait de quoi est faite la vie d’un enfermé, « elle en sait long sur la vie carcérale », comme l’indiquait un texte d’elle paru dans la revue Europe, à l’occasion d’un numéro sur Jean Genet. « Elle écrit, poursuit René de Ceccaty qui publia plusieurs de ses livres quand il était au Seuil, avec une précision d’entomologiste empathique. »

Notre diariste n’est pas branché, dans le sens métaphorique comme prosaïque du terme : il ne s’éclaire qu’à la bougie et ne comprend pas bien ce qui se passe autour de lui. Et pourtant il a fait des études, il a vécu dans une famille, il a même occupé des emplois, comme par exemple dans un « tabac-loto-et-presse ». À présent, il n’est plus employé par personne. D’ailleurs, il rend visite aussi souvent que nécessaire, bien qu’il rechigne, n’y tienne guère, à la dame préposée aux emplois, Lydie, qu’il nomme Lee Dee, « car je prononce son prénom en avalant ma langue à l’anglaise, étirant les voyelles, embrouillardant les consonnes : c’est une idée qui m’est venue puisqu’elle aime l’anglais, un accessoire joli que je lui ai offert, qui style sa laideur ». Grâce à elle, il reçoit une allocation minime qui lui permet de végéter.

« Le pessimiste », Felix Nussbaum (1930) © CC0/WikiCommons

Il est par conséquent très pauvre, presque autant que Khader, son ami d’infortune, mais Khader a l’espace, il habite dans la rue. Univers de tristesse avec pincée d’humour. L’homme apporte une bière au roi de l’infortune tandis que celui-ci lui apprend des nouvelles sans aucune importance et tout à fait hors de propos. Tout cela jusqu’au jour où la vie du proscrit se transforme : en face de son 9 m2, une jolie fille s’est installée, robe longue échancrée, peau blanche et œil rieur, qui se prénomme Ira. N’allez pas croire qu’il va s’agir d’amour. Dans cet univers-là, on est plus circonspect. Et surtout occupé à survivre — quand toutefois on le souhaite.

Agnès Clerc, pour écrire ce Journal, s’est inspirée des Carnets du sous-sol de Dostoïevski, dans lesquels on retrouve un personnage hargneux qui rencontre lui aussi une jeune et jolie femme et rédige ses chroniques. L’autrice adapte ce schéma à époque actuelle : son Ira est experte dans le maniement des portables, dans l’art de voyager dans le cyber espace, tandis que son pauvre hère est persuadé qu’elle va l’aider à rencontrer les autres, à établir un lien entre lui, solitaire, et le monde extérieur. Grave erreur.

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Agnès Clerc précise également qu’en écrivant ce livre elle a en tête Léon Chestov, à qui elle consacra son mémoire de maîtrise, un philosophe qui, d’après elle, fait son miel des idées rejetées, de même que son héros ramasse pour se nourrir et se meubler tout ce dont se défait, se débarrasse la société. Elle aime en lui une pensée non rassurante, et « des écrits qui poussent à bout ». Chestov a enseigné en France, où il était très bien reçu, que la raison ne progresse pas et qu’il faut accepter le mystère de la foi pour retrouver la liberté de création qui existait avant la chute (d’Adam par Ève, parce qu’elle voulut la Connaissance).

Au cours de ses méditations, après lecture d’une feuille de chou trouvée sur un trottoir, le claustré se régale à tenir des discours d’apparence scientifique. Il fait alors penser au personnage de Sganarelle imitant Dom Juan dans la pièce de Molière, qui, maniant des idées qu’il ne maîtrise pas, en devient pathétique et risible. Si Agnès Clerc prend ses distances avec son personnage, elle éprouve comme lui impuissance et colère face au consumérisme et au matérialisme du monde contemporain mais, contrairement à lui, elle manifeste une énergie et un humour qui la protègent de la désespérance. De formation philosophique, elle pratique aussi bien le roman que l’essai, la poésie que des articles (dans la revue Mettray), renouvelant chaque fois le sujet qu’elle explore. Une autrice d’une rare qualité.