Le palmier plonge dans le monde des parfums et de l’enfance. Au cœur d’un jardin situé près de Grasse, une petite fille fait l’apprentissage de la vie au milieu des arbres et des senteurs. Valentine Goby y dit une nouvelle fois avec beaucoup de justesse l’enfance, en quelques moments fondateurs, et scrute ses traumatismes avec une acuité rare et un regard plein d’empathie.
Le jardin est le paradis de Vive, huit ans, petite fille myope aux lunettes violettes. Elle aime et connaît tous les arbres. Lorsqu’il n’y en a pas, comme chez son amie Alia, alors ils lui manquent. Elle n’apprécie rien tant qu’aider Fouèd, le jardinier au grand « cœur », à soigner les arbres et à lutter contre l’assaut des larves, se muant en « vigie de compétition ». Mais elle aime par-dessus tout les moments partagés avec son père lorsqu’il lui fait deviner l’origine d’un parfum, d’une essence. Il est le « maître des histoires ». Ces instants sont rares et d’autant plus précieux : « le mieux c’est quand il parle d’un arbre ».
Plus grand spécimen du jardin, le palmier est le préféré de Vive. Présent depuis cent soixante-cinq ans, il est le seigneur de ce royaume. Pourtant, lorsqu’il est infesté par les charançons, le père se résout à le faire débiter par un élagueur un matin d’août. C’est la première fois que Vive voit un arbre mourir, que « son jardin », terrain de jeux sécure et serein où se déploie son imaginaire, est attaqué de la sorte. Soudain, le monde de Vive s’effondre.
Déjà dans L’île haute (Actes Sud, 2022), son précédent roman, Valentine Goby se mettait dans la peau d’un enfant. Il était juif et sauvé des rafles de la Seconde Guerre mondiale en étant envoyé à la montagne, qu’il découvrait, lui le petit citadin, au fil de trois saisons et de ses apprentissages successifs. Dans ce nouveau roman, le personnage central, Vive, huit ans au début de l’histoire, grandit dans une propriété bourgeoise entourée d’un grand jardin, entre un père parfumeur, Jean-Marc, dit Marco, souvent en déplacement dans des contrées lointaines à la recherche de la « matière première » du parfum, sa mère, Annabelle, et ses deux frères, Dan, entré dans l’adolescence, et Aimé, dix-huit mois.
Le premier lien au monde de Vive, ce sont les odeurs. Vive est un nez et elle a de qui tenir. Elle est tellement soucieuse de se montrer à la hauteur des attentes de son père, de le satisfaire en répondant aux énigmes olfactives qu’il lui propose ! Elle est prise entre sa fascination pour son père et son souci d’être aimée de lui. Elle aime les mots autant que les parfums. Dans son « cahier de mots », elle note tous ceux qu’elle entend pour la première fois, parmi lesquels « apocalypse », « élixir », et tous les mots liés aux parfums. Elle s’interroge sans cesse sur les mystères que recouvrent les expressions imagées et leur sens caché, ainsi « la mer à boire » : pourquoi la mer, pourquoi à boire ?

À mesure que cette année dans la vie d’une petite fille avance, le stipe, tronc du palmier élagué, prend une place de plus en plus importante et inquiétante. Un dimanche matin, elle tombe dans le journal « pour les adultes » sur la photo du visage de Céline, qui porte la même marinière qu’elle, et dont elle lit sans comprendre qu’on a retrouvé son corps à Mouret. « Sur la photo, Céline, n’a pas encore perdu son corps. » La peur de Vive, d’abord sourde, se fait plus pesante et ses nuits deviennent des tunnels effrayants. La nuit, elle voit le palmier avec la tête de Céline. Et le roman prend une autre tournure où les parfums et les images recouvrent un traumatisme tu.
Au-delà du sanctuaire que constitue le jardin, Vive découvre l’altérité et d’autres vies que la sienne. Sa découverte du quotidien de sa meilleure copine, Alia, et de ses parents commerçants dans une maroquinerie est une scène révélatrice. Les différences de classes et de milieux sont ailleurs. Ainsi la surprise du « vol » commis par Alia, qui choisit d’évoquer « son » palmier en classe. Ce vol « symbolique » subi par Vive ne serait-il pas le symptôme de ce qu’Alia envie chez elle : la grande maison, le jardin luxuriant et le palmier ?
Si dans L’île haute Valentine Goby donnait au lecteur de découvrir le monde avec les yeux de la première fois, ceux de Vadim/Vincent, dans Le palmier, on sent poindre le basculement et la fin de l‘enfance et c’est la somme des pertes qui sont à l’œuvre, entre le début et la fin de cette année dans la fin d’une petite fille : perte de l’innocence, perte du paradis enfantin. L’évolution du regard de Vive sur son père est sur ce point symptomatique. Et l’attitude d’Annabelle, sa mère, un bel accompagnement de l’enfant face à ses peurs.
Après Murêne, sur la reconstruction/rééducation d’un jeune homme à la suite d’un accident le laissant amputé des deux bras, et la naissance du handisport ; après L’île haute sur la vie propre d’une montagne, Valentine Goby emmène une nouvelle fois son lecteur dans un monde spécifique, ici celui des parfums, des senteurs et des procédés de fabrication. Elle n’a pas son pareil pour transmettre des savoirs et des mondes dans une érudition accessible et joyeuse.
Valentine Goby fait parfaitement ressentir les émois et les effrois d’une petite fille qui s’identifie à la nature attaquée. Effondrée par l’abattage d’un palmier, elle perd le sommeil, souffre d’énurésie, développe ses propres défenses et solutions, dont le t-shirt bouclier, face à la peur. La vue de certains objets, l’irruption de certaines odeurs, la font littéralement tressaillir : les sécateurs, l’odeur du goudron que l’on pose, le stipe… Et rien ne l’apaise, ni ne permet d’expliquer ces réactions. On ne mesure pas la part autobiographique de cette histoire qui se déroule de nos jours, mais on pressent, peut-être du fait de la dédicace à ses parents, qu’elle est présente plus qu’à l’accoutumée.
Le dernier tiers du roman se mue en une enquête passionnante dans le cabinet de madame Salomon, « psychologue : chasseuse de peurs », à la recherche du trauma primitif. Mêlant images, flashs et odeurs, cette quête permettra-t-elle à Vive de trouver la paix ? Valentine Goby décrit à merveille ce moment charnière de l’enfance, où les repères immuables, les piliers et les certitudes sont remis en cause à mesure que les jours et les mois passent. Il y a tant des mystères de l’enfance dans ce roman si magnifiquement construit et amené qu’on le lit avec un vif intérêt. Avec Le palmier, Valentine Goby poursuit une œuvre sensible, rare et riche, et signe un très beau roman.
