Rien à céder

Après la publication de son journal tenu entre 2012 et 2018, Point d’appui, Christian Prigent en propose la suite qui couvre les années 2019 à 2024. Ce genre, ici aussi intime qu’extraverti, implique une hétérogénéité liée aux circonstances et, en effet, on y trouvera un peu de tout.

Christian Prigent | Zapp & Zipp . P.O.L, 736 p., 29 €

Souvenirs diversement lointains, rêves parfois cauchemardesques, pensées sur la vie quotidienne (relations familiales, amicales et amoureuses ; angoisse de fond mais exacerbée par le vieillissement ou les soucis de santé ; rencontres avec des animaux, du lombric au sanglier ; visites d’expositions ; voyages : Berlin, Rome, Lascaux…), les sujets sociopolitiques (confinement, féminisme, écologie, complotisme, montée de l’extrême droite et des communautarismes de tous poils), le sport (avec, sans surprise, une préférence pour le cyclisme), la peinture (de la Renaissance aux contemporains), le cinéma (de celui qualifié d’auteur jusqu’au western) et, bien sûr, la littérature, de l’Antiquité à aujourd’hui.

Un index thématique permettra au lecteur de parcourir l’ouvrage en zappant selon ses centres d’intérêt, même si la plupart de ces diverses lignes convergent vers un point qui les zippe entre elles : le langage poétique. Quand cette problématique est abordée de front, Christian Prigent expose avec autant de force que de pédagogie ce à quoi il tient, sans hésiter à remettre en question ce qu’il a pu affirmer auparavant – par exemple, le sens à accorder à un poème en général ou l’écriture inclusive. Cette veine-là est longuement creusée dans au moins quatre directions qui ne cessent de s’entrecroiser.

Primo, l’auteur revient à plusieurs reprises, presque obsessionnellement, sur ce qu’il entend par « poésie », à travers une approche que l’on pourrait dire matérialiste : « mobiliser tous les aspects de la langue (pas seulement lexique, syntaxe et figures rhétoriques : également son, cadences, mesure, espacements, ponctuation, corps typographiques) », pour déstabiliser le sens commun au profit d’un effet de réel qui fasse plus justement écho à ce que nous éprouvons. Car cette préoccupation majeure d’inventer tous azimuts n’évacue pas la dimension existentielle, la nécessité subjective de donner forme, autant que possible, à l’étrangeté inquiétante d’être au monde, au-delà des représentations socialement imposées.

Zapp & zipp de Christian Prigent
« Discussion », Lajos Tihanyi (1928) © CC0/WikiCommons

D’où l’élaboration de figures minutieusement découpées qui portent en elles les traces des multiples débordements inhérents à l’existence, la langue ne pouvant être intégralement adéquate pour la nommer. Cette conception de l’écriture s’inscrit dans l’histoire littéraire (« Je travaille à partir de la bibliothèque […] J’écris devant elle »), même si elle suppose évidemment de s’en démarquer pour trouver du nouveau puisque l’expérience de chacun demeure irréductiblement singulière.

Deuzio, Christian Prigent commente dans les détails ses travaux en cours (les deux ouvrages Chino au jardin puis Chino fait poète ; des textes de commande, sur la notion de peuple, des écrivains tels Jean Follain, Pierre Guyotat ou Rabelais, ou bien encore pour des revues – Lignes, TXT – ou des journaux – Libération, Politis), avec ses réussites et ses difficultés. Cet accès à son atelier permet au lecteur de ne pas être cantonné à la théorie, ainsi que les brefs poèmes insérés dans le journal, mêlant étroitement les registres entre tragique et mirlitonesque. Ces derniers jouent ce rôle d’incarnations tout en justifiant, en raison de leur part énigmatique, qu’un effort de pensée les accompagne :

                                         si démembré le corps d’os

                                         iris ho hisse aïe les mots

                                         s’en vont aux eaux aux

                                         tombes aux tombereaux

Tertio, l’auteur passe au crible les acceptions en cours du mot « poésie », soit comme variation enjolivée de la langue ordinaire, avec lexique épuré et vers dit libre (en fait, réduit à un découpage de grammaire fonctionnelle – c’est-à-dire le VIL roubaldien) au service d’un lyrisme plus ou moins fadouille, y compris dans la version démagogique du poète qui fait son intéressant, soit comme traitement formaliste ou néo-objectiviste, au risque de tourner parfois à vide en revendiquant une position soi-disant impersonnelle. Par ailleurs, fidèle à l’esprit polémique de l’avant-gardiste qu’il fut, il épingle certains « collègues » dont les effets scéniques ne parviennent pas à masquer l’indigence textuelle et, au passage, met en garde contre les inconvénients d’un poétariat qui incite beaucoup d’auteurs à formater leurs écritures pour mieux répondre aux critères du management culturel.

Quarto, Christian Prigent rend hommage aux Anciens (de Virgile à Francis Ponge) et aux contemporains qui comptent pour lui (de son vieux compagnon de route txtien Jean-Pierre Verheggen à Nathalie Quintane et Charles Pennequin), en rapportant des anecdotes (celles sur Beckett ou Jean-Pierre Léaud, notamment, valent le détour) et en proposant ses lectures qui poussent l’analyse jusqu’à la lettre près, telle celle de Larme de Rimbaud. À intervalles réguliers, il mentionne aussi la revue TXT dont il écrit qu’elle fut un lieu quasi pour moi natal, autant à propos de sa première période dite d’avant-garde (1969-1993) que de sa seconde depuis 2018, où se poursuit la recherche de voix hors du littérairement correct.

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Quand la question du poétique remonte à la surface par la bande, c’est parce que l’auteur en discerne les éléments dans d’autres espaces. Ainsi, des considérations d’ordre philosophique sur la « Nature » le mènent vers une critique des naïvetés de l’écopoésie à la mode ; de l’écoute de Couperin émane le désir d’un « poème à la croûte nette, sévère et régulière mais au-dedans tout fourré d’émoi » ; de réflexions sur Nietzsche, le vœu « que jamais on ne puisse croire dire du « monde » quelque chose de neuf et de juste si on ne forme pas des formes neuves pour constituer sensiblement cette justesse » ; du regard porté sur l’œuvre picturale de Cy Twombly, le désir d’« exalter une matière sonore et rythmée homogène, sur l’élan de laquelle grumèleraient des bribes de culture, des éclats du décor moderne, des fragments de significations non liées, des moments et des niveaux de langue alternativement sophistiqués et bouffons, burlesques et méditatifs, savants et enfantins ».

Ce qui est réaffirmé ici, c’est donc une pensée en profondeur de l’écriture, plus particulièrement celle qualifiée de poétique – sachant qu’Arno Schmidt ou Hubert Lucot correspondent davantage aux orientations prigentiennes que bien des poètes officiellement étiquetés comme tels. Après des décennies d’« actions restreintes » dans ce secteur, Christian Prigent, contrairement à d’autres ex-novateurs qui ont fini par se ranger dans les cases de la poésie facile à consommer, n’a rien cédé sur la plupart de ses exigences de jeunesse, même s’il en reconnaît certains excès : « Que de jargon théorique ! de références pseudo-savantes ! » Bref, il reste l’un des rares poètes capables d’articuler sa pratique d’une part avec différents domaines (littérature, psychanalyse, linguistique, sociologie, philosophie…) et d’autre part avec des enjeux relevant de ce sentiment de « responsabilité civile » dont Ponge parlait dans Proêmes.

À ce propos, loin de la poésie dont l’engagement consiste à afficher haut et fort mais platement des causes (si légitimes qu’elles soient), on appréciera, en annexe, la satirique suite intitulée Gare aux Gorgibus, personnages rabelaisiens dont l’avidité est rapprochée de celle des winners de notre époque. Ainsi Zéphyrin, comme aimait à le surnommer sa mère, persiste dans son être, zigzaguant « entre l’insolence orageuse du matamore masqué (degré Zorro) et l’annulation zutique de soi par soi que figure l’estropié Scarron (degré zéro) ».