Le journaliste Laurent Mauduit montre, preuves à l’appui, comment les milieux d’affaires, dans leur hétérogénéité, construisent leurs relations avec les partis néo-fascistes. De Vincent Bolloré aux petits patrons de PME, des États-Unis de Trump à la France de Vichy, il propose une cartographie saisissante des liens entre l’extrême droite et les patrons.
Dès son titre, le journaliste et cofondateur de Mediapart, spécialiste des liens entre pouvoir politique et milieux d’affaires, annonce le résultat sans appel de son enquête : les milieux d’affaires collaborent avec l’extrême droite. Les lecteurs habitués à une analyse matérialiste des rapports sociaux ne s’étonneront pas de cette conclusion : le capital s’accommode fort bien de l’autoritarisme de l’extrême droite, qu’il entend porter au pouvoir pour profiter tant de son libéralisme économique que de sa politique de remise en cause des acquis sociaux.
Si l’auteur parle de « collaborations » – l’allusion historique est assumée –, c’est, précise-t-il dès l’introduction, que le terme renvoie au « soutien, [à l’] accoutumance ou [aux] convergences idéologiques de certaines élites économiques » avec l’extrême droite. Ces collaborations passent par les rencontres entre les grands patrons et les grands noms de l’extrême droite française (Marine Le Pen, Jordan Bardella et Éric Zemmour pour ne pas les nommer) mais également par des échanges avec les nouvelles figures de l’extrême droite mondiale, en particulier Elon Musk.
Les premiers chapitres peuvent paraître une longue énumération des différents dîners ou rencontres entre les grands patrons, leurs représentants et des membres dirigeants du Rassemblement national. Cependant, Laurent Mauduit propose une analyse des évolutions des relations entre ces deux milieux, relations favorisées par la dédiabolisation du RN et le changement de leur programme économique avec l’abandon progressif de leur ligne pro « Frexit ». C’est ainsi que, face à un programme qui apparaît comme de rupture à gauche lors des législatives de 2024, les patrons relativisent les « défauts » économiques du programme de l’extrême droite, et le barrage républicain qui pouvait exister en façade, par exemple dans les communiqués du Medef, cède. Au mieux, les « extrêmes » sont désormais renvoyés dos à dos ; au pire, une large préférence est accordée à l’extrême droite plutôt qu’à la gauche, même modérée.

Le point fort de cette enquête est de capter le milieu des affaires, dans son hétérogénéité : grands patrons héritiers de fortunes familiales, entrepreneurs self-made via des start-ups dans la finance ou la tech, ou petits patrons, notamment ceux de PME. Parmi les premiers, on trouve des personnes totalement acquises à la cause fasciste, qui souhaitent porter des idées ultra-conservatrices et qui ont les moyens de financer leur diffusion en rachetant des médias, quand, à l’inverse, les petits patrons de PME n’ont pas ce pouvoir économique mais constituent une base électorale dans la lignée poujadiste.
Laurent Mauduit s’intéresse également à un courant d’extrême droite qui se développe au sein des nouvelles grandes fortunes et en particulier au sein de celles de la tech : le libertarianisme. Cette appréhension du capitalisme souhaite libéraliser l’économie en supprimant toute entrave démocratique. Il ne s’agit pas d’aller vers un effacement de l’État mais bien de mettre l’État au service exclusif des grandes fortunes. C’est l’occasion pour lui de s’intéresser au Français Pierre-Edouard Stérin et aux rapports nouveaux que tissent les grands hommes d’affaires comme Bernard Arnault ou Xavier Niel avec le libertarien Elon Musk.
Cette enquête fait également un détour historique pour explorer le rôle des patrons dans l’accession au pouvoir des nazis, en s’appuyant sur le travail d’historiens comme Johann Chapoutot, qui, dans Les irresponsables, explique que Hitler a reçu le « pouvoir offert par des élites libérales conservatrices » et était soutenu par le patronat bien avant son accession à la chancellerie. Dans la même lignée, en France, bon nombre de patrons choisissaient de soutenir l’extrême droite face à un Front populaire qu’ils haïssaient, et ont fini par se ranger derrière le régime de Vichy. On citera l’entreprise Photomaton, qui était allée jusqu’à prendre l’initiative de proposer ses services pour établir les dossiers et les fiches avec photographies des « personnes de race juive ». S’il s’agit d’un travail de vulgarisation et non d’histoire, le journaliste rappelle les liens d’intérêt entre patrons et régimes autoritaires et fascistes.
La conclusion que tire Laurent Mauduit est assez consensuelle : l’extrême droite est aujourd’hui aux portes du pouvoir, avec le soutien du patronat sous toutes ses formes. Il appelle donc la gauche à ne pas se diviser et alerte d’emblée, en citant Orwell : « Faites en sorte que cela n’arrive pas. Cela dépend de vous ». L’analyse de Mauduit rejoint ainsi celle d’une gauche plutôt centriste. Des lecteurs, notamment marxistes, pourraient accentuer ses analyses en pointant le rôle non de circonstance mais organique du fascisme au sein du capitalisme en crise et ce afin de penser, dans son ensemble, la situation du régime de production qui ne se réduit pas aux individualités que sont les patrons. Cela dit, le travail proposé dans Collaborations fournit un bon panorama de l’état des relations entre le patronat et l’extrême droite pour qui souhaite se documenter davantage. La lecture du livre, soutenue par sa richesse en exemples et cas précis, est de bout en bout fluide et didactique.
Diplômée d’un master de politiques publiques à Sciences Po, Louise Letourneur a également suivi un parcours en études de genre.
