Dehors, devant les portes

Dans Écritures carnassières, son premier livre, Ervé, 50 ans, SDF depuis la fin de sa vingtaine, raconte sa vie, dont les utilisateurs du réseau social Twitter pouvaient prendre connaissance en se rendant à l’adresse @croisepattes. Avec Horizon asphalte, l’écrivain Franck Magloire raconte celle d’Arthur, « SDF sans visage ». Deux livres qui montrent des vies blessées et ce qui les entoure.


Ervé, Écritures carnassières. Maurice Nadeau, coll. « À vif », 150 p., 17 €

Franck Magloire, Horizon asphalte. Le soupirail, 104 p., 15 €


« Depuis longtemps, je taquine la rue. Aujourd’hui encore. Guidé par mes failles, mes blessures, j’arpente trottoirs bitumeux ou sentiers poussiéreux. » Dès son introduction, Ervé plante le sol de son récit, le sens de sa mémoire sensible façonnée par les accidents de l’enfance et les ruptures, les escapades et les disparitions. Orphelin, l’auteur accomplit un difficile retour sur les griffes des institutions traversées dans les années 1970 avec ses frères sans attaches et sans propriété, selon un découpage organisé autour de flashs très courts : un établissement d’enfants, une journée triste, un train de nuit, un juge, une lettre, un surnom (Crapo), la piaule turn-over, la brève entrevue avec sa mère, une séance de poux, une fugue, la rue, le bien-boire.

Ervé et Franck Magloire : dehors, devant les portes

Ervé © Marie Rouge

Depuis ces moments qui produisent des perceptions tranchantes et plantées dans son corps, Ervé lève la tête pour écrire une page, le regard aveuglé par les phares allumés de la violence, les souvenirs foisonnants de ces séjours en foyer d’enfants, en famille d’accueil, en hébergement, et leurs mots brûlants : dortoir, cantine, punition, vêture, douche collective, uniforme, éducateur référent, fugue. Une puissance aveuglante ! À tel point que celui qui se fait « mettre à la porte » de toutes les institutions épouse leur langage : l’expulsion, le dehors, être placé, déplacé, averti, puni, révoqué, renvoyé. Il arrive qu’un mot frappe plus violemment qu’un long récit ; Il arrive qu’un lit blesse le corps.

On ne saura pas dans combien de lits a dormi Ervé durant ces cinquante ans, sans doute quelques centaines. Mais on comprend que naître comme une personne déplacée dessine de profonds errements. Comme cette fin de journée : « Le dimanche suivant, je m’amuse à balancer des marrons dans l’étang quand Clément débarque avec son Père. Il voulait lui montrer l’endroit d’une de mes petites fugues. Ils sont restés un peu, tous deux amusés. J’étais intimidé. C’était la première fois que je voyais le Père de quelqu’un. Un homme autre qu’un éducateur. » Le soir, il lui demandera, « ça fait quoi d’avoir un père ? » Et devant l’hésitation manifeste de son interlocuteur, il allumera la radio pour quitter le sol spongieux du silence. Ça fait quoi, une mère ? s’interroge-t-il plus loin en voyant la sienne qu’il connait à peine et ne peut pas voir en peinture.

Alors, la radio ? « Dès potron-minet, elle m’accompagne. Elle m’est indispensable. Avec elle, c’est le monde qui me parle, me distrait, m’interroge, me fait râler aussi. » On ne dira jamais assez combien cette petite boîte sonore accompagne des vies entières, de jour comme de nuit, à commencer par les métiers sur les routes, les activités dans l’obscurité, les maladies infernales, les jours d’absence, les prisons sans nuit. Ces voix, ces intonations, Ervé s’en souvient parfaitement tant elles marquent l’espace sensible de sa mémoire. « Je me souviens de mon premier radio-cassette offert par un éducateur. J’avais onze ans. Je m‘isolais pour écouter le brouhaha du monde. » Il faudrait un jour étudier la place de la radio aux quatre coins des institutions closes, ces émissions de vieille connaissance. Allumer la radio pendant des heures, des jours et des nuits, pour être accompagné d’une intonation rassurante, une voix familière.

Familière ? C’est de ce sentiment que nous parle Ervé, qui nous emmène ainsi dans des univers « à côté » du monde, des casemates et blockhaus, des recoins de Paris où retrouver des surnoms d’amis qui sonnent comme des couvertures – VévéN (pour N’Hervé), La fouine, Kro (pour Kronenbourg), Billy-Billy, La Tune –, des mis à l’abri pour soi, un foisonnement étonnant de sobriquets pour se décoller d’un présent serré et aigu de douleur. Dans Paris (extérieur nuit), les scènes se succèdent avec leurs crises, leurs boulangeries au bout de la rue, leurs Franprix pas loin, sans joindre « les deux bouts » puisqu’il n’y en a qu’un, celui du soir sans rancune, sans repère.

Ervé et Franck Magloire : dehors, devant les portes

À Paris © Jean-Luc Bertini

C’est à eux qu’il pense, Franck Magloire, dans son récit d’Arthur (Horizon asphalte), qui fait la manche jusqu’au début de l’hiver, toujours dos tourné – « tout habillé, enroulé comme une torche dans un grand manteau » – juste en face de la bouquinerie qu’il fréquente chaque semaine. L’auteur a l’habitude de tendre l’oreille vers les carrières achevées, passées dans le bruit des machines comme dans son magnifique Ouvrière (L’Aube, 2002 ; Points, 2012) évoquant les mondes disparus. Par une description précise de ses émotions, Magloire rend hommage à « l’outrage de la solitude et les yeux de ces hommes, las de ne plus se voir dans les yeux de l’autre » en tamisant leur quotidien, épinglant un miracle, une discussion – histoire de parler.

Ervé et Arthur sont dans le même bateau. Mais cette fois nous hantons les gares, avec Franck Magloire qui y passe des journées entières à attendre des trains qui ne viendront plus ! Affalé contre un mur, il écoute ceux qui sont assis, adossés au marbre glacé imposé par les circonstances, les immuables solitudes secouées par les courants d’air. Broyant la déprime, tapant sur quelques cibles, Arthur chante la même chanson d’un air ténébreux, en faisant tourner sa petite roue montée sur un pied de bois : « Voyez comme elle tourne, allons ! jeune fille, jeune homme, c’est la chance, la divine providence ! » Une pièce ou deux. Manger ou boire. S’assommer pour ne plus voir les yeux des passants. Le récit rase les sentiments en déclinant les atmosphères, la roue qui tourne, jouer avec la chance, comme une parodie qui ne fait pas moins suffoquer, l’absence et l’abandon de soi, des bouées d’épines sur « ces traits désassemblés, ces membres mélangés ».

D’Ervé à Arthur, les mêmes forces défont les fils des calendriers, avec tant de dates disparues, et ce resserrement du temps, si durable, si homogène, « un bout de notre monde et qui appartient à tous ». Remercions Magloire pour la façon souriante dont il fait tourner la roue, joue de la chance, la divine providence, qui se confond avec le désir d’exister contre et en dépit des autres.

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