Le roman du réel

Quelle différence y a-t-il entre le journalisme et la littérature ? La distinction n’est pas commode à établir quand c’est un véritable écrivain qui s’engage dans la relation d’un fait divers, d’un fait d’histoire ou d’un procès. Emmanuel Carrère a tenu, pour L’Obs, la chronique du procès des attentats terroristes qui ont eu lieu le vendredi 13 novembre 2015 au Stade de France, sur les terrasses de l’est parisien, dans la salle de concert du Bataclan.


Emmanuel Carrère, V13. Chronique judiciaire. Postface de Grégoire Leménager. P.O.L, 364 p., 22 €


Hormis les pages strictement informatives sur les accusés, le livre s’avale comme un roman, qui plus est un roman (ou une série télévisée ?) addictif. Ce qui pourrait être résumé par cette phrase d’Emmanuel Carrère : « L’immense psychothérapie de ces cinq semaines a eu la beauté d’un récit collectif et la cruauté d’un casting. » Non parce qu’on pense lire une fiction, mais à cause de la forme adoptée par l’auteur, dont le premier souci est, semble-t-il, de transmettre au lecteur la tension, l’émotion, l’effervescence intellectuelle, donc un rythme, un suspens, vécus lors des séances. « Ces jeunes gens […] qui se succèdent à la barre, on voit leur âme. On en est reconnaissant, épouvanté, grandi. » Il nous conte une histoire, sans nuire au témoignage, il nous bouleverse comme il fut bouleversé, en incitant à la pensée. Une définition de la littérature ? À tout le moins ce qu’on y cherche.

V13, d'Emmanuel Carrère : le roman du réel

Mémorial improvisé devant le Bataclan, 23 décembre 2015 © CC2.0/Guillaume Bavière

La chronique se divise en trois grandes parties : les victimes, les accusés, la cour. Une répartition probablement tardive, contemporaine de la rédaction du livre. Les trois parties se subdivisent en sous-parties, qui devaient constituer les titres des chroniques à l’époque où elles ont paru dans L’Obs. La « patte » de l’écrivain se reconnaît déjà à la nature des titres, comme on peut en juger par ceux-ci : « Les oubliés », « Trois frères », « La saison aride », « Trois strapontins devant le box », « Sous le soleil de Rojava », « L’épidémie de silence », « Une vieille loge en placoplâtre pourri », « Le rideau déchiré ».

Cette patte, on la perçoit également dans la manière d’appréhender, de rapporter les faits, dans l’existence d’une subjectivité clairement assumée, exprimée, et qui par conséquent donne chair aux discours sans pour autant duper, chercher à imposer les convictions de l’auteur. Au contraire, on assiste – et cela donne au texte un supplément d’élan, de verve – à une pensée en pleine action, en plein rebond. « Être prêt à mourir pour tuer, être prêt à mourir pour sauver. Quel est le plus grand mystère ? » Une réflexion qui s’élargit avec une citation de Jankélévitch : « L’amour du méchant […] c’est seulement l’amour de l’homme lui-même, de l’homme le plus difficile à aimer ».

Dans ce contexte, on ne peut éviter de songer aux avocats de la défense, auxquels Emmanuel Carrère rend plusieurs fois longuement justice, et à Jacques Vergès, à propos de qui il rapporte ce dialogue savoureux : « Vous auriez défendu Hitler ? […] – Je défendrais même Bush ». Il n’est pas jusqu’à ce père d’une victime, pourtant d’un bord politique opposé au sien, pour qui il a une pensée émue, à qui il donne sa place en rapportant ces mots troublants, prononcés à la barre : « même si je suis d’extrême droite, est-ce que ça rend ma fille moins morte ? ».

Cependant, contrairement à la plupart des récits, des romans ou des films sur des crimes et les procès qui suivent, la chronique d’Emmanuel Carrère s’attarde plutôt sur les victimes que sur les assassins, à propos desquels il soulève une question politique d’importance, issue d’un argument des accusés repris par la défense. Mais nous y reviendrons. Prenons les choses dans l’ordre, les victimes à la barre : ce sont elles qu’on entend et qu’on voit tout d’abord.

V13, d'Emmanuel Carrère : le roman du réel

Rassemblement sur la place de la République, à Paris, 15 novembre 2015 © Citron/CC BY-SA 3.0

Dans cette partie de sa chronique, l’écriture de l’auteur, apparemment très simple, me semble travaillée, taraudée par le soin, le souci d’être juste, au plus juste des mots, et dénuée de tout pathos. Comme s’il tenait absolument à une objectivité pourtant presque impossible, il contient l’émotion, il la met à distance, la rend ainsi possible, n’interfère pas avec la nôtre : « elle a voulu se lever pour fuir et pris appui sur le sol avec ses mains. Mais le sol sous ses mains était mou : ce n’était pas sur le sol qu’elle s’appuyait mais sur des gens, et ce n’étaient plus des gens mais des corps » ; « Parmi ceux qui sont sortis vivants, une femme a dit que le pire, pour elle, c’était cela : avoir été piétinée. D’autres disent que pour eux, le pire, est d’avoir piétiné » ; « Jean-François a dit : “Je suis triste” […] et au ton de sa voix j’ai compris qu’il était détruit au fond de lui-même ».

Emmanuel Carrère fait le portrait du père d’une victime, Georges Salines : « Il dit qu’on ne lutte pas contre la barbarie par la barbarie, il veut laisser les portes ouvertes », il écrit un dialogue qui fait scandale parmi les victimes, « avec Azdyne Amimour, le père de Samy Amimour qui s’est fait exploser sur la scène du Bataclan ».

On le voit, rien de monolithique dans cette chronique, au contraire le va-et-vient d’une conscience et d’une sensibilité constamment en éveil, qui fait adopter au lecteur des points de vue nuancés et parfois divergents jusqu’à l’opposition. Il en est de même dans les pages qui concernent les accusés, même si l’on sent, à cet endroit, un effort vers l’ouverture, compte tenu de l’horreur et de la cruauté des actes. Par exemple, relatant les contrôles de police à l’entrée du Palais de justice : « Si formés qu’ils soient au soupçon, les gendarmes ne sont manifestement pas en état de vigilance maximale quand ils voient approcher, badge en sautoir, un type comme moi […] Qui les mettrait alors, immédiatement, en alerte ? La réponse est alors inavouable mais certaine : un Arabe. […] Un tel individu, il n’y en a aucun parmi nous. Les seuls qu’on puisse voir dans ce procès, ils sont dans le box ».

V13, d'Emmanuel Carrère : le roman du réel

Stèle en mémoire des victimes des attentats du 13 novembre 2015 au Bataclan au sein du jardin May-Picqueray, dans le XIe arrondissement de Paris © CC4.0/Chabe01

Plus graves peut-être, plus saisissants, sont les propos tenus par un des assassins quand enfin il consent à parler, et qui rappellent ceux de maître Vergès. Après un résumé de l’exposé d’un expert, Hugo Micheron, arabisant, professeur à Princeton, qui rappelle la grandeur de l’Empire ottoman, à laquelle succèdent, au XXe siècle, dans la plupart des pays, l’effondrement et la misère, puis la révolte, puis sa transformation en organisation terroriste, Emmanuel Carrère cite les mots de Salah Abdeslam : « Tout ce que vous dites sur nous, les jihadistes, c’est comme si vous lisiez la dernière page d’un livre. Ce qu’il faudrait, c’est lire le livre depuis le début. »

L’assassin est parmi nous. C’est ce que nous content les pages suivantes, pour lesquelles on pourrait mettre en exergue ce passage d’une lettre d’Osama Krayem à son frère : « Les mécréants sont nos ennemis. Hais-les de tout ton cœur mais ne le montre pas. » Ou encore ce propos, du même : « Dans la religion, on prend tout ou on laisse tout. » Par conséquent, les assassins ne sont pas reconnaissables, ils pourraient être nos voisins, nos amis, nos élèves dans un atelier d’écriture. Ils peuvent inspirer la confiance et la compassion. Faire preuve d’humanité, comme Ayari, qui soudain accepte de parler, parce que, dit-il, il le doit, et il le doit parce qu’il a croisé le regard de la mère d’une victime et qu’elle lui a fait penser à sa mère : « Je ne peux pas lui ramener sa fille. Je ne peux pas la rendre heureuse. Mais je peux essayer de lui répondre. » Et il conclut en déclarant que « ses camarades ont tué des innocents en France, d’accord, mais les Occidentaux en ont tué en Irak et en Syrie beaucoup plus et beaucoup plus lâchement ».

Ne pas excuser mais chercher à comprendre. Relire l’histoire du Jihad depuis le début, c’est-à-dire à la fin de l’Empire ottoman après la Première Guerre mondiale. Ou celle de la guerre en Ukraine ? Ne pas cesser de réfléchir. Rester intelligent. Sans rien gommer ni du sordide ni de l’horrible. La chronique d’Emmanuel Carrère donne le sentiment de la grandeur ou du moins de sa possibilité.


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