Le style conspirationniste

Un livre sans auteur, tout de noir vêtu, avec titre en lettres blanches. Une épitaphe empruntée à Miles Davis, une quatrième de couverture mystérieuse et prophétique : « Nous vaincrons parce que nous sommes plus profonds. ». Un tableau apocalyptique et halluciné du monde entier, mais aussi des âmes, dont l’objectif semble de provoquer une peur panique. On entend souvent que notre époque est livrée au complotisme. Si cela est le cas, voici le livre qu’elle mérite. Mais comment ce Manifeste conspirationniste fonctionne-t-il ?


Manifeste conspirationniste. Seuil, 384 p., 17


Écartons immédiatement ce qui est impossible : la discussion du contenu de ce Manifeste conspirationniste. Écartons-la, puisqu’à le lire elle est inutile dès l’introduction, qui affirme : « Ce n’est pas une question d’opinion ; c’est une question d’incompatibilité. Nous n’écrivons pas pour convaincre. Il est bien trop tard pour cela. Nous écrivons pour armer notre camp dans une guerre qui se livre à même les corps avec les âmes pour point de mire ». Trop discuter ce livre pourrait confirmer ce qu’il anticipe en affirmant que la vérité n’a pas besoin de nom d’auteur, au contraire du mensonge, et que nous avons le malheur de signer nos textes – mensongers, donc. Qui voudrait, à trop demander un visage à ce texte qui se revendique personne, appartenir d’office à « ces gens de gauche – cultivés, progressistes, cool, sympas, critiques – qui n’ont aspiré, ces deux dernières années, qu’à des restrictions plus fatales des libertés en n’ayant à la bouche que la “solidarité”, l’ “altruisme” et les “inégalités sociales” » ?

Reste donc à s’intéresser à la mise en forme de ce texte indiscutable, machine textuelle permettant de ramasser une infinité de discours, dans une forme dont la fonction reste toujours indécise. Ce Manifeste tient avant tout à être un style, comme en témoigne l’objet, destiné à se singulariser dans la masse des parutions de cette rentrée littéraire hivernale. Ce style n’est guère neuf, ce qui est bien son droit : du Comité invisible à Frédéric Lordon, de Deleuze à Foucault, des héritages situationnistes jusqu’au récent pamphlet de Barbara Stiegler sur la démocratie en temps de pandémie, il existe une généalogie de cette écriture souhaitant instaurer une façon d’écrire la radicalité révolutionnaire contemporaine. Ce livre se place aussi clairement qu’il lui est possible — c’est-à-dire par conspiration — dans cette tradition, pour la cristalliser en quête d’un nouvel air du temps.

Style fort graphique, avant toute chose : phrases courtes, souvent sentencieuses, dont la brièveté magnifie l’effet de radicalité tout en jouant souvent de contrastes dans les registres de langue :

« On ne négocie plus.

On a mis un physio à la porte de la société.

Tout le monde ne peut pas entrer.

Il va s’agir d’en être.

C’est ce que le “pass sanitaire” vient entériner. En douceur. Électroniquement. Tactilement. »

Certaines pages suspendent entièrement ces versets, qui sont plus vraisemblablement à comprendre comme des punchlines. Toujours sur la typographie, l’usage du gras et de l’italique est invasif, systématique, surenchérissant cette nature sentencieuse du propos par une mise à distance trouble des mots, par ironie ou insistance, c’est selon :

« Dans un monde qui rend malade, où les plus adaptés sont à l’évidence les plus cinglés.

Dans un monde qui s’emploie activement à produire des maladies en vue d’en commercialiser les remèdes ».

Ces usages typographiques à l’utilité parfois douteuse visent à créer une polyphonie dans le texte, qui avance constamment ses nombreux sous-textes, notamment par l’incrustation d’images souvent tirées des réseaux sociaux ou des communications officielles promouvant les gestes barrières ou le vaccin – à la façon du Comité invisible avec les écrits spontanés produits en manif, mais c’était alors pour s’en solidariser ; ici, c’est pour s’en moquer. La typographie permet la mise en évidence facile, efficace, d’une machinerie littéraire tout à la fois implacable et indécise, monolithique et diverse. Ce qu’elle produit est une profusion pléthorique de références, d’autorités et d’auteurs, dans un livre qui revendique pourtant son affranchissement de telles considérations : « Nous nous sommes épargné le style démonstratif, les notes de bas de page, le lent cheminement de l’hypothèse à la conclusion. Nous nous en sommes tenus aux pièces et aux munitions. Le conspirationnisme conséquent, qui ne sert pas d’ornement à l’impuissance, conclut à la nécessité de conspirer ». Il s’agit de « plastiquer les entraves mentales les plus encombrantes ».

Manifeste conspirationniste : le style conspirationniste

Le paradoxe est que ce livre est tellement obèse de ses références, visibles aux nombreux passages en gras qui les caractérisent, qu’il se trouve contraint d’en cacher de nombreuses dans une esthétique du clin d’œil parfois pataude — « le monde est en train de changer de base » — ou parfois plus insidieuse — la « divine surprise d’un nouveau coronavirus » faisant écho aux mots de Maurras à l’arrivée de Pétain au pouvoir en 1940. De ce point de vue, le style veut nouer un paradoxe intellectuel insoluble, mais qui fait carburer l’efficacité du texte : dénier toute autorité jusqu’à revendiquer un anonymat et une opposition explicite aux codes intellectuels, désignés comme des entraves mentales, tout en reprenant constamment leur principe en enchaînant les citations avouées ou non. Un tel procédé permet de saturer un texte tellement référencé et littéralement autoritaire qu’il en devient inaccessible aux habitudes du dialogue des livres et des intelligences. Qui pourra en effet se revendiquer spécialiste à la fois de Foucault, de l’histoire de la Fondation Rockefeller, de l’idéologie militaire états-unienne, d’épidémiologie, de management, de Chine, de cybernétique, etc. ? Inauguré sur la revendication d’un anonymat contre toute autorité, source de vérité, le texte finit par se muer, par inertie accumulatrice, en une somme que personne ne sera assez autorisé pour critiquer légitimement. Sauf à se placer, comme le livre, dans une mystique du savoir spontané des êtres humains.

Le style est aussi de part en part mystique, agitant constamment des prosopopées et des allégories plutôt que des individus – en dehors des références. « La justice », « la métropole », « la biopolitique » ne sont plus tout à fait des concepts mais des acteurs, qui parlent, marchent, souhaitent, désirent. La conspiration proclamée – « respirer ensemble » – est sans cesse ventriloque, elle fait parler et aller les idées comme des pantins.

Style prophétique aussi, peuplé d’anaphores persiflantes sur deux pages :

« Ceux qui croient que les gouvernants font de leur mieux malgré leur incompétence et la bureaucratie qui les cerne,

Ceux qui n’entendent pas le cynisme abyssal qui ricane derrière toutes les proclamations sonores d’humanisme et de bons sentiments,

Ceux qui préfèrent oublier que l’eugénisme, la colonisation, le dressage des populations ou la fondation Rockefeller n’ont jamais poursuivi autre chose que “le bien de l’humanité”. »

Style, enfin, qui fabrique à la chaîne de l’étonnement, de la surprise, de l’hébétude en multipliant les coqs-à-l’âne ainsi que tout un arsenal de figures de style mis au service d’une confusion constamment portée en étendard, cherchant à rapprocher ce qui ne l’était auparavant pas :

« Les fact checkers veillent au sommeil prescrit. Le roman national vaut toutes les berceuses. Le grand brouillard de l’information règne.

Ce brouillard est, en réalité, celui de la guerre. »

La confusion est un procédé stylistique avant d’être politique : son but est la conciliation, endossée explicitement dans un texte qui en appelle à agir avec tout le monde. Sous-entendu : y compris avec ceux qu’on désigne comme fascistes au sommet de l’État ou dans certains médias. D’où la permanence envahissante de l’opposition binaire entre « eux » et « nous » tout au long du texte, qui finit même par être discutée et explicitée. Mais si tout est explicité dans ce livre, c’est pour que tout reste trouble.

L’opposition entre le « eux » et le « nous » est une provocation : signe distinctif du style conspirationniste, elle flirte avec des manichéismes dénoncés par réflexe pour mieux se poser en opposition aux conformismes de lecture et de pensée. Sans doute peut-on y voir également une volonté de parler cette « culture du pauvre » que depuis Richard Hoggart on sait fortement constituée de « eux » et de « nous ». Eux, nous : les pronoms sont au principe d’un texte qui cache souvent les noms. On pourrait parler d’un style pronominal, qui autorise toutes les outrances, même les plus formidables qui se passent d’arguments. « Eux » ont donc inventé la sociologie pour « nous » dominer. « Eux » ont inventé la société, la métropole, « eux » sont des extraterrestres  – le texte se ponctue lui-même d’une étrange fascination pour les extraterrestres que créeraient les conspirateurs au pouvoir.

Tout peut être dit, puisque le texte est une gigantesque prolepse – énième figure – visant à anticiper tout ce qui pourrait en être dit et à le retourner en confirmation performative de la vérité de ce qu’il dit. Ne pas être d’accord, c’est être « eux ». Pronominal toujours, le style fait que le sens intervient avant même la lecture : machine clivante, c’était affiché dès l’introduction. Machine violente : « Nous voulons nous venger ». Machine méprisante et immature : « On les dit géniaux, visionnaires, audacieux, mais surtout intelligents. Leur réussite en atteste. Mais non : ils ne sont que malins. »

On pourrait poursuivre longtemps l’analyse de ce style qui cherche à s’imposer comme standard d’un style révolutionnaire, radical, actualisé. On pourrait analyser cette affirmation aux accents religieux, plusieurs fois répétée, qui affirme que « nous » savons tout, que « nous » avons dans nos âmes le savoir nécessaire à comprendre le monde. On aimerait aussi étudier plus en détail cette autre mystique qui parcourt le texte, celle de la généalogie intellectuelle reprenant l’archéologie de Foucault pour tout dévoiler en décontextualisant tout : la société n’existe pas, le coronavirus n’existe pas, la science non plus, bien des choses enfin, parce que cela a été inventé un coup par Edward Bernays, un autre par Rockefeller ou par Auguste Comte. On pourrait commenter longtemps sans jamais savoir ce qu’il en est de ce livre qui ne veut pas convaincre. Son style s’avère solidaire de légions de textes quotidiennement écrits sur les réseaux sociaux, machine agrégeant tout jusqu’aux contradictions parfois les plus énormes. Palliatif à un discours impossible, il agite une poétique du trouble pour défendre une politique de l’oxymore.

Malgré tout, au-delà de la forme, on ne peut évoquer ce livre sans relever trois points plus immédiatement problématiques. Le premier est que ce texte en appelle à une défense explicite de la spiritualité, faisant de « l’âme » l’objet principal de la politique. C’est son droit, mais le bréviaire des citations marxisantes, de Lénine à Bakounine en passant par Bordiga (dont le dogmatisme avait effrayé la IVe internationale jusqu’à le plonger dans l’oubli), montre qu’il cherche à concilier cette politique spiritualiste avec une histoire du mouvement ouvrier qui n’y est pas vraiment dans son élément.

Le deuxième est la présence de passages qui laissent pantois, comme celui, peu clair, qui évoque l’instrumentalisation de l’antisémitisme par « eux » contre « nous », se concluant dans une liste et une conclusion peu décidées : « On peut tenir, après mûre réflexion et examen de toutes les pièces, Bill Gates, Mark Zuckerberg, Emmanuel Macron, la fondation Rockefeller, la DARPA, Bolloré, Cargill, la Commission européenne, l’OMS, les grands cabinets de conseil mondiaux, Goldman Sachs, Louis Dreyfus, Bayer-Monsanto ou les multinationales pharmaceutiques pour des ennemis sans avoir en tête d’ouvrir des camps de concentration. » Dans le même ordre d’idée, le texte devient ordurier dans sa critique d’Auguste Comte, pourtant à bien des égards pertinente, en moquant l’internement du fondateur du positivisme dans un asile et ses troubles psychiques, devenus synonymes de la dangerosité absurde de ses idées, dont on suppose qu’elles innervent « leur » idéologie. La folie n’a pas la chance de la cybernétique ou de la société : elle existe et on peut dénigrer les fous.

Enfin, rappelons que ce Manifeste conspirationniste bénéficie de la légitimité et de la diffusion d’une grande maison d’édition, Le Seuil, appartenant à un groupe financé par des actionnaires, Media Participations. C’est le paradoxe ultime de son propos révolutionnaire et radical, qui pourrait faire croire à un canular que chaque mot, chaque phrase dément. Ce n’est pas rien, de publier des livres où l’on se moque des fous et où rien n’existe.

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