L’âge des sciences sociales

Porteur d’une thèse puissante, même si elle n’est pas toujours parfaitement étayée, le livre de Marc Joly, La Révolution sociologique, fait du bouleversement des savoirs qu’a connu le tournant des XIXe et XXe siècles le lieu d’une mutation accompli en grande partie par la sociologie : une façon de sortir la « discipline paria » de ses marges, aux dépens de la philosophie.


Marc Joly, La révolution sociologique. De la naissance d’un régime de pensée scientifique à la crise de la philosophie (XIXe-XXe siècles). La Découverte, 584 p., 25 €


Marc Joly, chercheur au CNRS, s’est fait connaître par une remarquable biographie intellectuelle de Norbert Elias : l’usage fécond des archives, trop peu développé dans ce type d’entreprise, permettait de renouveler l’analyse d’une œuvre majeure, longtemps restée marginale et redécouverte après des péripéties de traduction et de réception dont l’auteur se faisait l’incisif commentateur (Devenir Norbert Elias, Fayard, 2012). On retrouve dans son nouveau livre le même souci de faire parler des archives rarement sollicitées (correspondances, minutes des assemblées de sociétés savantes, etc.). L’effort impressionnant que manifeste l’enquête est tout entier dirigé vers la défense d’une thèse : une révolution dans l’ordre du savoir a eu lieu au tournant du XIXe et du XXe siècle ; elle a été accomplie par la sociologie, bien que le trio Marx-Darwin-Freud soit aussi évoqué pour qualifier ce nouvel âge. Ce changement radical a fait de nombreuses victimes, au premier rang desquels la philosophie, laquelle, acculée, « sommée de se redéfinir et d’abandonner à la sociologie, au moins provisoirement, les terrains de la morale et des conditions de possibilité de la connaissance » (quatrième de couverture). Les lecteurs sociologues sont immédiatement flattés : loin d’appartenir à ce que Bourdieu a plusieurs fois nommé une « discipline paria », tardivement institutionnalisée et aux contours désespérément flous, comme en témoignent les usages incontrôlés du label, ils ont été le fer de lance d’un bouleversement intellectuel.

L’idée d’une relève de la philosophie par les sciences sociales n’est pas neuve. Elle court depuis le milieu du XIXe siècle, au moins à l’état de slogan. La problématique de la fin de la philosophie a été nourrie, sous des formes passablement différentes, par Comte et Marx. L’un et l’autre avaient proclamé l’émergence d’un nouveau type d’ordre cognitif, le premier en distinguant l’âge positif de la science de l’âge métaphysique, le second en analysant la philosophie comme forme particulièrement concentrée d’idéologie. L’idée d’une science du social ou de l’histoire entendue comme expression d’un nouvel âge du savoir est commune à un grand nombre de discours de la deuxième moitié du XIXe siècle ; celle-ci est souvent liée à un souci d’émancipation et de sécularisation, et surtout à une volonté de transformation du monde (la onzième thèse sur Feuerbach pour Marx) ou de sa réparation (la lutte contre l’anomie et les pathologies de la division du travail pour Durkheim). Tout cela est bien connu et ne mériterait pas qu’on y revienne : si Marc Joly tente de faire l’histoire de ce grand basculement intellectuel, c’est surtout parce que, animé par une puissante ambition, il cherche à corroborer empiriquement du caractère effectif de la révolution sociologique. Il ne manque pas d’audace pour ce faire, et construit un espace empirique destiné à prouver sa thèse, à partir de la juxtaposition d’études de cas qui ne sont jamais superposables et qui donne parfois l’impression d’une prolifération de données peu liées entre elles plutôt que de l’administration de la preuve d’une révolution scientifique. Ainsi les morceaux de bravoure sont d’un côté une monographie sur Tarde et d’un autre une analyse des débats du premier congrès de la Deutsche Gesellschaft für Soziologie (Société allemande de sociologie en 1910). L’une et l’autre sont passionnantes et méritent en tant que telles la lecture, mais elles sont loin de suffire à convaincre de la robustesse de la thèse « révolutionnaire ». Entre ces deux moments, on trouve des considérations tout aussi intéressantes sur le protestantisme en sociologie ou sur les œuvres de Raoul de la Grasserie et de Georges Palante, sans doute moins originales. L’auteur est virtuose : passant d’un thème ou d’un pays à l’autre, il multiplie les incises et les post-scriptum.

Comment définir la révolution dont les sociologues sont les agents ? C’est un aboutissement. Elle est la mise en forme de ce que l’auteur nomme un « régime conceptuel » défini par le fait qu’il « véhicule une image tridimensionnelle réaliste des êtres humains en tant qu’ils sont déterminés historiquement et relationnellement par des processus biologiques, psychologiques et sociologiques objectivables, et non pas par quelque force surnaturelle ou par on ne sait quels a priori ineffables ». Si on la prend au pied de la lettre, la définition ne permet pas de définir rigoureusement un mode de traitement unifié de la classe des objets soumis simultanément à ces trois ordres de détermination, puisque la question qui importe et qui n’est toujours pas résolue aujourd’hui, est celle du dosage de ces trois ordres et surtout de leur mise en relation dans l’observation des conduites. Une bonne partie des débats entre cognitivistes et neuro-scientistes d’un côté et sociologues de l’autre porte sur ce partage et sur l’intégration des trois éléments. La question des relations entre psychologie et sociologie a été l’objet d’une querelle constante depuis la fin du XIXe siècle et la carrière fort incertaine de l’hybride « psychologie sociale » n’a rien résolu. On peut classer les différentes sociologies en fonction de la relation qu’elles définissent avec la psychologie : la querelle entre Durkheim et Tarde est pour l’essentiel l’expression de ce désaccord. Les choses seraient sans doute plus claires si Marc Joly s’en tenait pour la sociologie à l’émergence et à la stabilisation de l’objet « social » et à l’historicisation des processus sociaux, commune à toutes les entreprises sociologiques ou presque.

La notion de révolution n’est jamais éclaircie : on pourrait la rapprocher de celle de « révolution scientifique » de Thomas Kuhn, mais il ne figure même pas dans l’index. On ne trouve pas non plus de référence à la « révolution symbolique » que Bourdieu a appliquée à l’histoire des formes pour rendre compte de l’action de Manet dans l’émergence de la modernité artistique. Certes, les deux usages du terme ont soulevé de vives controverses, et rien n’oblige à les prendre comme référence. La mobilisation de l’œuvre de Koselleck imposerait que l’enquête sémantique soit plus rigoureuse : le fait que la sociologie soit « à la mode » au tournant du siècle ne veut rien dire quant à l’effectivité d’un bouleversement historique. C’est seulement l’indicateur de l’importance croissante des vogues intellectuelles dans le monde social, dont Bergson sera le plus illustre exemple, et surtout du flou sémantique qui entoure les usages du mot sociologie. Tout l’effort de Durkheim consistera à produire un travail définitionnel qui distinguera la nouvelle science des usages sociaux indus du terme.

Marc Joly, La révolution sociologique

De Durkheim, il n’est presque pas question dans le livre, et c’est une de ses grandes originalités. Le durkheimisme apparaît de manière plutôt fugace à partir du portrait de quelques disciples déviants, comme Gaston Richard ou Paul Lapie, dont on se demande d’ailleurs pourquoi ils sont convoqués dans une enquête sur une révolution scientifique à laquelle ils n’ont visiblement pas pris part. Non, le vrai héros de la sociologie française, c’est Tarde. L’affirmation paraîtra contre-intuitive à nombre de sociologues, tant l’auteur des Lois de l’imitation a fait l’objet d’appropriations de la part des philosophes (pensons à Deleuze qui le cite dans son travail dès 1956) et des cognitivistes (pensons à Dan Sperber et à la contagion des idées). C’est donc un magnifique contrepied qu’effectue Marc Joly, puisqu’il réhabilite Tarde tout en situant ses travaux dans la postérité de Bourdieu, qui ne manifesta jamais d’intérêt pour celui qui obtint la chaire de Philosophie moderne du Collège de France. L’idée de Joly est intéressante : alors que Durkheim est encore pris dans le champ philosophique, et que c’est en son intérieur qu’il doit conquérir sa légitimité, Tarde, magistrat qui est à peu près autodidacte en philosophie, se trouve libéré de toute contrainte par rapport à la discipline. Ce faisant, Marc Joly occulte la dimension idéologique des querelles intellectuelles du tournant du siècle : le succès de Tarde s’explique pour une part par sa distance avec l’Université républicaine et son programme politico-pédagogique.

Assez curieusement, malgré quelques références bienvenues aux travaux de Christophe Charle, l’auteur n’est guère préoccupé par les relations entre champ politique et champ universitaire au tournant du siècle, comme si la révolution sociologique suffisait à suspendre ce questionnement, pourtant de part en part sociologique. Si Tarde est élu par Marc Joly, c’est parce qu’il a, peut-être plus efficacement que Durkheim, établi le déterminisme des faits sociaux. Peu importe à ce point que ses admirateurs voient en lui plutôt un poète ou un philosophe. La sociologie de Tarde est nomologique, et cela suffit à faire science. Pour l’auteur, Tarde présente aussi l’avantage de situer le niveau de l’explication des phénomènes sur un plan psychosociologique, évitant les apories habituelles à propos de l’articulation entre ces deux régions du savoir. En outre, par sa référence au substrat biologique, Tarde entre bien mieux que Durkheim dans le format de « l’image tridimensionnelle de l’être humain » dont Marc Joly a fait le paradigme de son régime conceptuel. Les chapitres sur Tarde témoignent d’une grande originalité de perspective, puisqu’ils dissocient l’innovation scientifique de l’énergie fondatrice qui a consumé Durkheim. On pourrait aller plus loin en disant que Tarde, du fait de son autodidaxie, ne possède pas pleinement la théorie de sa pratique scientifique. Il fait dans ce livre l’objet d’une lecture symptômale, au sens que Louis Althusser donnait à cette notion, dans la mesure où l’auteur décèle le non dit dans le dit et envisage de manière nouvelle les potentialités scientifiques d’un texte indépendamment de sa forme littéraire.

Le cœur de la thèse doit être recherché dans la disqualification progressive de la philosophie en fonction des avancées conceptuelles de la sociologie et partant de son obsolescence programmée. Disons-le d’emblée : cette thèse ne fait pas l’objet d’une vérification empirique. La métaphysique n’a pas disparu en 2017, pas plus que l’épistémologie, la morale et l’esthétique. Bien plus, les sociologues continuent de se référer à des problématiques philosophiques pour construire leurs objets. Tous ne vont pas jusqu’à dire, comme Jean-Claude Passeron, lui aussi absent de l’index du livre, que tout questionnement sociologique a une origine philosophique, lorsqu’il affirme qu’ « une hypothèse anthropologique n’est jamais dans les sciences sociales si neuve qu’on n’en puisse trouver une formulation abstraite chez un philosophe » (Le raisonnement sociologique, Albin Michel, 2006, p. 407). En l’espèce, c’est à partir des Leçons sur l’esthétique de Wittgenstein que Passeron construit son protocole d’enquête sur la réception des œuvres picturales. L’opposition entre philosophie et sociologie n’est donc pas aussi nette que ne le pense Marc Joly. Cela n’est pas seulement vrai en France, où depuis Alfred Espinas, on a compté de très nombreux philosophes passés à la sociologie, mais aussi en Allemagne (Jürgen Habermas et Axel Honneth ne sont-ils pas sociologues héritiers de l’Institut de recherche sociale de Francfort ?) et aux États-Unis, où le lien entre le pragmatisme et l’école sociologique de Chicago a été organique. L’irréductibilité de la philosophie est un fait : cela peut ne pas plaire à Marc Joly, mais l’on n’y peut rien changer. Plus d’un siècle après la révolution dont il entend établir la réalité, il semble même que la sociologie soit en position plus précaire que la philosophie : minée depuis quarante ans par la prolifération des studies, les études spécialisées qui ont rogné son périmètre et contesté sa légitimité, elle se trouve aujourd’hui délégitimée par l’imputation de science coloniale qui lui est attribuée (voir à ce propos le livre collectif dirigé par George Steinmetz, Sociology and Empire, Durham, Duke University Press, 2013). L’analyse concrète de la situation concrète des rapports entre les disciplines conduit à nuancer l’enthousiasme révolutionnaire de Marc Joly.

Un point, pour finir qui aura peut-être échappé au lecteur pressé : dans son entreprise polémique contre la philosophie, l’auteur démolit l’un après l’autre quelques références principales de Pierre Bourdieu : c’est d’abord Ernst Cassirer, qui n’échappe pas à la vive critique, quelquefois brouillonne, du néo-kantisme, c’est ensuite Jacques Bouveresse, coupable d’une sorte de restauration philosophique sous couvert d’une référence à la scientificité, c’est enfin et surtout Georges Canguilhem, le mentor de Pierre Bourdieu, qui fait l’objet d’une lecture sélective le caricaturant en disciple intégral d’Alain. Sous ce rapport le livre peut être lu comme un adieu à Bourdieu, en dépit d’une référence inaugurale, et purement rhétorique, à la théorie des champs. L’auteur majeur, même si l’on n’est jamais sûr de son caractère vraiment opératoire, c’est Norbert Elias qui eut plus que d’autres l’intention de concilier la sociologie avec les dynamiques du psychisme : Marc Joly s’inscrit brillamment, quoique de manière parfois confuse, dans une filiation qu’il partage avec Bernard Lahire, qui a eu parfaitement raison d’accueillir l’ouvrage dans sa collection, le Laboratoire des sciences sociales. Marc Joly se livre effectivement à des expériences de laboratoire, qui comme on le sait, ne sont pas toujours entièrement fructueuses, mais qui sont la condition du progrès scientifique.

Ce compte rendu est donc à la fois admiratif et critique. Si Marc Joly est loin d’avoir corroboré sa thèse, il l’a proposée avec une telle audace et une telle vivacité intellectuelle qu’on doit lui savoir gré d’avoir partagé ses riches dossiers et sa verve polémique, tout en témoignant de l’air du temps, qui est plus tardien que durkheimien.

Jean-Louis Fabiani

À la Une du n° 28