S’adresser à l’Élysée

Il était temps qu’on ouvre ces boîtes. Il était temps de lire ces lettres, de découvrir cette « machine à écrire » capable de répondre chaque jour à des centaines de correspondants, de 1 700 à 5 000 lettres par semaine suivant les drames de l’actualité, les humeurs massacrantes ou les ruptures sociales : le service du courrier de l’Élysée. Cette formidable source vient d’être largement cartographiée par Julien Fretel et Michel Offerlé, qui mettent à plat la structuration, l’organisation et le fonctionnement de cet immense service de tri postal. C’est là un véritable « événement d’écriture » de longue durée, pour prolonger l’idée de Béatrice Fraenkel, un travail commencé en 1959, sous la présidence du général de Gaulle. Et qui ne cesse de rebondir, trépigner, sautant d’un bureau à l’autre pour répéter l’effet de surprise : « j’ai quelque chose à vous dire… »


Julien Fretel et Michel Offerlé, Écrire au président. Enquête sur le guichet de l’Élysée. La Découverte, 320 p., 20 €


Cette fièvre scripturaire très française s’inscrit dans une histoire sociale particulière où chaque citoyen peut s’adresser au président tout à son écoute, attentif à son contact dans les rues et sur les marchés : «  Alors, qu’est-ce qui ne va pas dans votre ville ? » Parler au président, lui écrire, essayer de le surprendre, trouver la formule choc. C’est de cette scène qu’il s’agit, mais cette fois, par une prise d’écriture très énigmatique.

Écrire au président de Julien Fretel et Michel Offerlé : s'adresser à l’Élysée

Palais de l’Élysée © CC/Manhhai

Il faut dire que chacun y est vivement invité par le site Internet de l’Élysée qui, généreusement, interpelle le citoyen : «  Une cause vous tient à cœur ? Un fait d’actualité vous interpelle ? Vous souhaitez faire part de vos préoccupations ou de vos réflexions ? En quelques clics, envoyez votre message au président de la République ou à Madame Brigitte Macron. » Formidable instrument qui, en un clic, vous permet de vous adresser au plus haut, au plus grand, afin de lui dire – ô combien ! – ce que vous pensez et ce que vous vivez d’invivable.

Après soixante ans de silence – hormis le travail de Béatrice Fraenkel mais aussi d’Emilia Schijman sur le cas argentin –, à partir de cette formidable source, Julien Fretel et Michel Offerlé mènent des observations à chaque étage et décrivent les manières de classer, les assignations, les filtres posés pour serrer les flux qui débordent. On entre dans les bureaux des rédacteurs qui comptent les « soutiens », les «  positions critiques », les « sans positionnement », discutent des orientations à prendre pour y répondre, tout en cherchant à faire une synthèse pour l’Élysée.

Menée entre 2017 et 2020 dans les couloirs du quai Branly, où siège le Service de la correspondance présidentielle (SCP), l’enquête se fait auprès des agents qui classent, orientent les courriers vers d’autres administrations et parfois y répondent par des formulaires agrémentés d’ajouts personnalisés. Le principe veut que toute lettre reçoive une réponse, fût-elle vague ou de mise en attente. Mais il arrive que le rédacteur adapte la réponse à la situation affichée, les jeunes générations, les homosexuels, les agents publics, les veuves, les retraités, les chefs d’entreprise « qui font progresser la France dans un climat d’apaisement », écrit un rédacteur.

Bien sûr, nos enquêteurs mettront des mois pour approcher les personnels, pour lever les résistances de nombreux chefs de service, nouveaux et anciens, pour jeter un œil au-dessus des épaules ! Et des mois encore pour comprendre l’ordre de classement de ces lettres, et pour réfléchir à ce que fait la machine pour produire une synthèse auprès du cabinet de la présidence. Ils liront plus de 10 000 lettres sur les quelque 800 000 reçues par le président Hollande, pour comprendre la ventilation entre les catégories cahotantes de « l’exemplarité des élus », « le redressement de la justice », « la simplification administrative », « le médiateur du crédit », « l’artisanat ».

Écrire au président de Julien Fretel et Michel Offerlé : s'adresser à l’Élysée

Courrier reçu à l’Élysée © Jean-François Laé

Disons que le premier grand centre de tri ordonne trois grandes classes : les courriers émanant d’institutions (grands patrons, hommes politiques, journalistes, écrivains…) ; les lettres dites « d’opinion », qui commentent, opinent, critiquent, proposent des solutions ; enfin, les « requêtes » traduisant des plaintes, des sollicitations, chacun se présentant comme ayant subi une injustice. Mais l’irruption scripturale a ses pièges.

Vus d’en haut, les courriers des personnalités sont les plus prestigieux. De nombreux maires, personnalités politiques, permanents syndicaux, groupes d’intérêt industriel, ministres étrangers, ambassadeurs, passent par ce canal à défaut d’autres circuits de communication. Faibles en nombre, ces correspondants sont hautement considérés et les lettres précieusement retransmises à la haute administration. Les navettes entre les rédacteurs et les conseillers techniques du président sont denses pour l’ajustement le plus précis possible. Le traitement est hautement personnalisé. La fonction critique de ces courriers est prise au sérieux, objet de réflexion, et parfois resurgit dans un discours lorsque le président cite un exemple –  l’engagement des médecins ou des infirmières dans un grave accident.

Les courriers rangés sous la rubrique « opinions » sont d’emblée utilisés pour prendre le pouls de l’actualité, sonder les tempêtes sociales « au présent ». Le citoyen « expert » qui offre son diagnostic, référence à l’appui, le jeune étudiant de science politique qui fait ses armes pour mettre en avant ses qualités de conseiller du prince, les représentants officiels de telle ou telle cause ou administration, ces matériaux « permettent d’analyser le rapport à la politique des Français en général et le rapport à l’institution présidentielle en particulier », relèvent les auteurs. À côté des sondages, un bureau d’analyse traite et traduit ces lettres, en sélectionne quelques-unes en fin de mois pour le cabinet de la présidence, pour attirer son attention sur une réforme du code du travail, une inquiétude sur la prime d’activité, un point précis sur l’accord du Brexit, une objection sur un remaniement. Artiste, médecin, universitaire, DRH, professeur de lettres, retraité, allocataire du RSA… chacun y va de ses conseils et de ses appréciations.

Quant aux lettres rangées sous la rubrique « requêtes », ces « courriers de la misère », suivant l’expression d’un chef de service, c’est la catégorie bas de gamme qui n’intéresse guère et qui pourtant est la plus riche et surtout la plus abondante. Ce sont les anonymes, les sans-grade qui tentent un dialogue ! Pour grille de lecture, on leur applique le vieux schéma de « la misère du monde », avec ses mille « petites causes » qui seront versées dans l’escalier des hiérarchies administratives : maire, député, Pôle emploi, Caisse d’allocations familiales, direction d’administration, institution locale… chacune recevra son lot. Qu’il s’agisse de réparer une injustice, d’obtenir une aide matérielle, un logement ou un emploi, la lecture des gens de bureau plie chaque « cas » sur une cause individuelle. Quelle étonnante cécité ! Car il y a longtemps que plus personne ne croit vraiment qu’une demande personnelle soit totalement personnelle.

Et c’est là où, à vrai dire, la classe « requêtes » est un piètre cliché, tant les répétitions forment de vrais continents de problèmes. Des problèmes sociaux, avez-vous dit ? Et à chaque étage de passer son tour, de se refiler le mistigri, de retransmettre au préfet ou au conseil départemental qui, à leur tour, passeront « le cas » à la commune, laquelle, dossier fermé, refilera la carte au voisin de bureau jusque dans la corbeille de l’assistante sociale. Par le classement « requêtes », la répétition est reine avec ces petits nains : le trivial, le commun, le médiocre, le vulgaire.

Écrire au président de Julien Fretel et Michel Offerlé : s'adresser à l’Élysée

Ce livre lève le voile encore plus haut. Du « malheureusement » à la « faute à qui », les anonymes réclament de la bienveillance, un soutien, une exonération, une dispense, une attention à l’égard d’une condition sociale pleine de dureté. Ils exposent les démarches et « le calvaire de la carrière de surendettés, ballottés de la banque aux services sociaux, en passant par les huissiers ». C’est le sentiment d’injustice qui fait écrire, qui fait agir par écrit, qui ouvre sur des formes de subjectivation, un morceau de vie, un événement latéral, une dramaturgie familiale. Des familles entières écrivent ainsi au tout-puissant après avoir épuisé tous les recours administratifs, se sentant chuter « du bord du droit ». Comment ne pas lire ce mouvement souterrain de désaffiliation, là où le déclassement social agit et fait révolte ? C’est à partir de cette brèche que sont lancées ces lettres afin d’échapper à l’impuissance des guichets, à l’épuisement des services, à l’anémie des interventions publiques.

Après cette remarquable mise à plat du fonctionnement de ce service, des antennes et des services spécialisés, du mode de rangement de ces documents – véritable pièce d’histoire ! –, on aurait souhaité que les auteurs se déprennent de toutes ces catégories spontanées et approfondissent les questionnements au cœur de cette obscurité. Prenons la catégorie « opinions » : qui pourrait croire que ces lettres ne contiennent que des avis, des jugements, des avertissements, sans que leurs scripteurs évoquent en sourdine des situations partiellement occultées ? Qui pourrait croire que l’on range les lettres par « public–modèle », celles aux belles opinions, celles qui finissent mal, celles qui n’ont ni début, ni fin, déclinant douloureusement des chemins coupés à peine éclairés ? Comment ouvrir autrement ces catégories qui forment un lieu d’où le pouvoir s’établit et où se marquent les signes du partage entre des hautes causes et le marais du malheur ?

Après Jack Goody, nombre d’auteurs ont parlé de ces écrits, véritable support de la réflexivité, exprimant un désir d’écrire pour multiplier les espaces de vie, retrouver une sensation de liberté en lançant des piques et des attaques sur une cible qui finit par être un prétexte pour parler de soi. Les ruses de l’écriture : ne faut-il pas se défaire des opinions qui s’emmêlent et se démêlent en ouvrant le sous-sol des mots ?

Car, en définitive, ces corps meurtris font peur. Ces explosions scripturaires sont le vrai nom de la désaffiliation sociale. Elles appellent toute notre attention pour voir le maillage des attentes de soins, d’assistance, de secours et de solidarité, l’étendue de ces ruptures. Si les solidarités civiles sont indispensables, si les solidarités familiales sont nécessaires, le socle des services de protection économique et de protection des personnes est premier. Il porte un nom : l’État social.

Il faut du temps pour se détacher des bandages et des écharpes qui font écran. Il faut du temps pour démailloter la momie scripturale, et parions que Julien Fretel et Michel Offerlé, dans un tome 2, décolleront soigneusement les nombreuses bandelettes de sens collées les unes aux autres sur ces sacs postaux.

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