Western sur ZAC

Après Par les écrans du monde, paru en 2018, Fanny Taillandier signe avec Farouches le deuxième tome de son cycle Empires. Dans ce roman particulièrement réussi, elle met en scène un couple, Baya et Jean, qui habite une riche villa de Ligurie. Fanny Taillandier décrit le vide d’une vie quotidienne troublée par de menus événements qui, dans leur flottement, forment toute la trame narrative de ce récit haletant, aux allures de western politique.


Fanny Taillandier, Farouches. Seuil, coll. « Fiction & Cie », 286 p., 19 €


Sur la fiche Wikipédia intitulée « Ligurie », qui ouvre Farouches en un préambule espiègle, est mentionnée « l’économie dite souterraine, consubstantielle au pays depuis toujours ». Si Fanny Taillandier choisit d’évoquer dès l’ouverture du roman cette part sombre du fonctionnement du pays dont elle nous laissera percevoir les traces les plus violentes, elle ne manque pas, ensuite, de creuser ces souterrains. À l’aventure, elle en explore tous les recoins, dont elle extrait toute la puissance fictionnelle et narrative. Dans Farouches, les souterrains qui tissent les paysages comme les corps et les relations humaines sont mis au jour avec finesse, éclairés par la lumière de l’écriture. Se dessine alors un paysage romanesque où les frontières entre les règnes et les catégories, végétal et animal, masculin et féminin, sont mises à l’épreuve.

Dans les deux premières parties du roman, tout est « traces », « bruits ». Quels sont-ils ? Jusqu’à la fin du livre, Fanny Taillandier maintient un doute qui tend à une forme d’indécision poétique. Les traces sont celles laissées sur le dallage par les pas des corps mouillés de Jean et de Baya sortant de leur piscine, mais aussi celles des sabots des sangliers qui chaque nuit arpentent le jardin et soulèvent la terre. Les traces sont celles des « humains », selon le terme employé dans le roman et qui crée un effet d’étrangeté, mais aussi celles des bêtes. Les unes et les autres tendent à se confondre jusqu’à la résolution finale sous forme de « charges », où les signes, loin de s’élucider, s’opacifient. Les bruits sont ceux des sangliers la nuit qui obnubilent Baya, mais aussi ceux des humains, de leurs éclats de voix et de leurs coups de feu échangés dans la banlieue de la ville de Ligurie, qui inquiètent Jean.

Farouches, de Fanny Taillandier : Western sur ZAC

Fanny Taillandier, à Bagnolet (août 2021) © Jean-Luc Bertini

Farouches brille au creux de cette indistinction inquiétante des signes, où bêtes et humains s’entremêlent dans l’angoisse et où se dessine un paysage singulier, de bruits sans corps tout à fait visible et de traces à demi effacées, de lignes de partage brouillées. Comme dans Par les écrans du monde, Fanny Taillandier accorde une attention saisissante à l’espace et à la manière dont les corps s’inscrivent en son creux : « La silhouette de la femme se découpait à contre-jour sur le paysage de la baie vibrant de soleil. La mer immobile ; l’horizon flou. Tout était bleu, vert-jaune et blanc, excepté son cou, ses épaules et son dos légèrement penché vers la gauche, dans la continuité sinueuse de sa nuque qui pivotait lentement sous les cheveux relevés ». Les descriptions du « paysage de ZAC », de la baie de Liguria, du soleil irradiant la mer, des viaducs et tunnels de béton, des forêts accrochées aux sols de roches, des domaines viticoles et des installations portuaires et ferroviaires au loin, baignent le roman d’une lumière crue renforçant l’inquiétude. Les personnages se déploient dans toute leur énergie au sein de ces paysages, à l’image du chapitre consacré à Jean qui, s’enfuyant d’une soirée en boîte de nuit, parcourt, sous l’emprise du LSD, les grands espaces en courant jusqu’au petit matin vers une libération de ses plus sourdes angoisses, ou encore du motif récurrent de Baya dévalant les falaises à pic : « Baya contournait les buissons, les troncs, elle enjambait des rochers et descendait tout en dérapant des pierres obliques, retrouvait le chemin serpentant entre les houx repoussés. »

Fanny Taillandier campe les corps dans un environnement qui en reflète la force comme la bêtise. L’humour traverse tout le roman, notamment à travers le personnage de Jean, fondateur d’une entreprise de climatisation. Grâce à son SUV polluant l’atmosphère, il se déplace pour installer des climatisations dont il semble au fond se moquer. Les scènes avec les responsables de Sud-Soleil – le centre commercial aux allures d’aéroport et de village provençal construit en plein soleil sur une zone marécageuse – qui cherchent à tout prix à installer une climatisation performante sous une verrière exposée plein sud sont particulièrement cocasses. Sous l’ironie, la critique politique de l’aménagement de l’espace affleure : « Sur le lit invisible du torrent terrassé, le capital, les marchandises et les consommateurs dansaient leur ballet millimétré ».

Farouches laisse entendre une critique acerbe d’une société qui n’hésite pas à bétonner les sols humides et à climatiser les verrières sans se soucier du paysage tel qu’il est, peuplé de ses bêtes sauvages. Les courts chapitres qui animent le récit, rythmés par des accélérations brutales et des décélérations impromptues, font résonner ces tensions entre le dehors végétal et animal et l’intimité de groupes humains qui ne cherchent qu’à en jouir le plus confortablement possible. Tout le récit semble construit autour d’un système d’oppositions dévoilées au fil de passages finement ciselés. La tension confuse entre les humains et les bêtes, les gentils et les méchants, se double de celle qui anime le couple de Jean et Baya qui s’aiment et s’étreignent au-delà de leurs différences.

Écofiction, satire, roman noir, Farouches est peut-être avant tout un grand roman d’amour. Le regard de Jean sur Baya nageant et sortant nue de l’eau, le désir sauvage qui les anime ensemble, laissent surgir une forme d’étrangeté propre à l’amour. Les corps régulièrement se retrouvent avec grâce, par-delà leur propre inquiétude qui ne cesse de les éloigner. Cette jointure est tout à la fois teintée de douceur et de violence.

Fanny Taillandier fait ainsi advenir une forme d’harmonie dissonante. Farouches résonne d’une musique singulière, mêlée du rap français de Booba, Damso, SCH, Wit, Kekra et Flenn, qu’écoute Jean à plein volume au volant de son 4×4 urbain, de celle des pneus qui crissent, des corps qui s’aiment et tuent, des cris des bêtes, la nuit. La musique du roman se tend au fil des corps qui s’ensauvagent et des images oxymoriques qui finissent par éclater, en toute beauté.

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