Plongée dans les limbes

Premier roman de la dramaturge Mariette Navarro, Ultramarins nous envoûte de la première à la dernière ligne. Sa lecture nous nimbe d’une atmosphère étrange dans laquelle le mystère naît, s’étend et d’impalpable devient obsédant. Elle nous conduit dans les limbes secrets qui font frissonner ceux qui s’y aventurent.


Mariette Navarro, Ultramarins. Quidam, 145 p., 15 €


Un navire chargé de marchandises quitte Saint-Nazaire pour les Antilles. Il est commandé par une femme, à la tête d’un équipage de vingt hommes. Théoriquement du moins. Fille de commandant, la vie terrestre n’a jamais été une option pour elle. Cette femme exigeante vit dans la maîtrise totale de chaque geste, de chaque parole. Elle a acquis ses compétences maritimes et conquis son autorité grâce à un travail inlassable, « elle a appris tout ce qu’il faut apprendre et fait ses preuves sous les regards exigeants, parfois condescendants, méfiants », écrit Mariette Navarro.

Cette traversée, qui s’annonçait pourtant facile, la prend au dépourvu, l’aspire en elle-même, dans une faille ignorée jusqu’alors. La vie à bord, réglée comme du papier à musique, vacille imperceptiblement au moment où un espace, indéfinissable et quasiment insaisissable, se glisse dans cette mécanique bien huilée, dans un de ces gestes faits et refaits chaque jour, avec rigueur et discipline. C’est dans une intonation, dans un accord donné par la commandante à une demande presque inconvenante, pour le moins audacieuse, qui lui est adressée par l’équipage, que cet espace à l’intérieur d’elle-même s’ouvre : « Elle croit que maintenant l’intérieur de son ventre est devenu plus poreux aux vents marins ».

Ultramarins, de Mariette Navarro : plongée dans les limbes

Le récit repose sur cette femme, elle qui est responsable de la traversée et de ses hommes. L’équipage gravite autour de la commandante, l’observe, attend d’elle des décisions, des autorisations, conformément à ce qu’exige la hiérarchie implacable qui régit la vie à bord d’un cargo. C’est elle qui devient leur mère à tous, en leur offrant une nouvelle naissance, cette baignade au milieu de l’océan, moteurs coupés, feux et signaux sonores en route mais radars anticollision désactivés. Au milieu de rien, ces vingt hommes se baignent. Et la longue description de ce moment est d’une poésie bouleversante. Mariette Navarro offre au lecteur une sensation étourdissante, presque aussi étourdissante que celle que ces vingt hommes éprouvent, nus au milieu de l’océan, à des milliers de kilomètres de toute plage, « les deux pieds au milieu de rien, et tout le corps qui suit ». C’est à un plaisir extatique, celui de ces corps abandonnés à la volupté, qu’assiste la commandante : « ils ont quitté les sons de la terre et de la surface, ils découvrent la musique de leur propre sang, tambour jusqu’à la liesse, percussion jusqu’à la transe. Son noir des apnées, symphonie des apesanteurs ».

Cette baignade imprévue, et en grande partie imprévisible, va tout changer. Du plaisir au trouble, puis à l’angoisse, il est temps pour les baigneurs de remonter à bord, où plus rien ne sera comme avant : « Ils savent que quelque chose leur a échappé. Pendant presque une heure ils ont perdu le fil de tout. Un peu de houle s’est jouée d’eux. Entre l’océan et eux quelque chose s’est produit dont ils ne parleront jamais, ou bien il faudra beaucoup boire, ou bien il faudra beaucoup de nuits blanches. » C’est pourtant pour la commandante, qui n’a été que spectatrice, que les conséquences de cette aventure presque métaphysique seront les plus importantes. Le doute s’est désormais emparé d’elle, le mystère l’enlace à la manière de cette nappe de brume, inexplicable, qui plonge les vingt-deux membres de l’équipage dans une atmosphère proprement fantastique, pleine de sensualité et qui se fait, par surgissements inattendus, quasiment érotique.

L’inquiétude est bel et bien là, quand ce navire ne répond plus exactement comme il le devrait, mais elle n’est pas l’essentiel. Car la commandante ne se risque pas à considérer sérieusement que le navire et son équipage sont réellement en danger. Le danger est au-delà de ceux liés à la navigation, aux avaries toujours possibles, aux aléas météorologiques, voire au risque d’une mutinerie. Le danger est bien au-delà parce qu’il est tout près, au creux de chacun des êtres qui sont sur ce bateau, tout particulièrement enfoui au plus intime de la commandante. Ce danger est pourtant le seul salut possible, paradoxalement. La faille qui se creuse de manière si soudaine, quasiment inexplicable, permet d’éclairer enfin les sombres tréfonds du chagrin et des mystères de la folie, celle « des grandes stupeurs qui peuvent vous prendre lorsqu’aucune terre n’est plus en vue ».

Ultramarins raconte cette traversée intérieure, cette dérive salvatrice et purificatrice, qui ne va pas sans frisson. C’est un roman fascinant, obsédant, et pourtant d’une légèreté admirable, qui suggère l’émotion par la force de ses descriptions et par la subtilité et la beauté de son écriture.

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