La psychanalyse est politique

La psychanalyse est un trésor que l’on commence à peine à découvrir. À lire quelques publications et déclarations récentes proférées en son nom, il y a lieu d’aller plus loin : la psychanalyse est un trésor que l’on n’a pas commencé à désenfouir. Si l’on avait perdu de vue que la boite à outils du corpus analytique est une réserve extraordinaire d’inventions théoriques, autrement dit une puissance de pensées et donc une promesse d’avenir, Livio Boni et Sophie Mendelsohn sont arrivés à temps pour nous le rappeler, réveiller une mémoire endormie par une tendance lourde au psittacisme, et susciter un joyeux désir de questionnement collectif : écrire à deux n’est jamais anodin ni sans effet politique. Oui, politique, car ce qui se joue dans leur livre est quelque chose comme une double relance : de la psychanalyse et du politique. Le titre vaut toutes les démonstrations : La vie psychique du racisme. 1. L’empire du démenti.


Livio Boni et Sophie Mendelsohn, La vie psychique du racisme. 1. L’empire du démenti. La Découverte, coll. « Petits cahiers libres », 270 p., 15 €


La psychanalyse est – entre autres, car, devenir et mouvement, la psychanalyse n’« est » jamais ceci ou cela seulement – écriture et lecture. On sera, tout au long du livre de Livio Boni et Sophie Mendelsohn, impressionné par la lecture proposée de l’ouvrage d’Octave Manonni titré, en 1947, Psychologie de la colonisation, puis, aujourd’hui, Le racisme revisité. Lecture impressionnante d’une part parce que le trajet d’un titre à l’autre pour un même texte indique et concentre déjà les complexités d’une écriture, et d’autre part parce qu’il s’est agi pour les auteurs de reprendre une lecture difficile depuis la forte critique, désormais célèbre, élaborée par Frantz Fanon deux ans plus tard dans Peau noire, masques blancs.

La vie psychique du racisme, de Livio Boni et Sophie Mendelsohn

Hôpital psychiatrique de Blida-Joinville où exerçait Frantz Fanon (1933) © CC/amekinfo

Évidemment, la question n’est pas de réhabiliter un auteur, Octave Manonni, qui n’en a du reste nul besoin, mais justement de compliquer toujours davantage le questionnement. De travailler les écarts, les déplacements, les pouvoir-dire du texte. (Comme il est drôle, ainsi, de constater l’ignorance, les préjugés, l’absence manifeste de travail de celles et ceux qui hurlent « cancel, cancel, woke, woke » dès lors que les mots « race », « genre », « colonie », « subalterne », « intersection », sont écrits ou prononcés. Car, oui, Fanon et quelques autres ont critiqué et pourtant Manonni n’a pas disparu, ces livres sont là et ses tentatives théoriques et ses propositions explorées et discutées des centaines de pages durant.)

L’opération consistant à défaire par l’écriture ce qui a été fait par l’écriture, il serait intéressant de la nommer « lecture psychanalytique ». Pour deux raisons au moins. Tout d’abord parce qu’il y va de tout autre chose que de la pauvreté intellectuelle d’une « psychanalyse appliquée » qui, la plupart du temps, n’est pas de la psychanalyse et ne fait qu’appauvrir l’objet auquel elle est supposée s’appliquer. Freud l’avait pourtant nettement affirmé : la psychanalyse n’est pas une Weltanschauung. En cela, elle n’a rien à appliquer à rien.

Ensuite parce que c’est une grande définition de la psychanalyse qu’invente Jacques Lacan. Défaire par la parole ce qui a été fait par la parole, un travail de désidentification : « Il n’y a que des supports multiples du langage qui s’appellent “lalangue”, et ce qu’il faudrait bien, c’est que l’analyse arrive par une supposition, arrive à défaire par la parole ce qui s’est fait par la parole. » (Le moment de conclure, 15 novembre 1977)

La psychanalyse est toujours en même temps l’annonce d’une théorie et d’une pratique et à chaque fois de plus d’une. Cela vient directement de Freud et du début de sa définition, célèbre, de la discipline qu’il a fondée. Ce rappel permet de situer ce livre – anticipant la mauvaise foi que d’aucuns pourraient jouer, dérangé.e.s par ce qui s’y démontre – grâce à un critère parfaitement classique, sans équivoque, comme un écrit de psychanalyse. Il permet du même coup d’insister sur ce point fondamental qu’écrire de la théorie est une pratique, et une pratique de la psychanalyse qui aura fait beaucoup, depuis la définition freudienne, pour continuer de faire voler en éclats l’opposition entre théorie et pratique. Mais ce qui surgit avec force dans ce même mouvement, c’est qu’écrire et pratiquer la psychanalyse est toujours, qu’on le veuille ou le refuse, une question politique.

Psychanalyse et politique, cette conjonction de coordination n’est là que pour les besoins de l’intelligibilité de la phrase, mais l’une ne va pas sans l’autre. Contrairement à ce que l’on peut entendre ici ou là, la question n’est jamais celle de la politisation (ou non) des analystes, ou bien de je ne sais quelle neutralité opposée à je ne sais quel engagement. C’est structuralement que la psychanalyse est politique. Au moins pour deux raisons, qui s’articulent d’elles-mêmes : écouter une ou un venant-parler, c’est entendre se déplier le lien social sur un divan plus d’une fois par jour et, en reprenant l’idée d’une Arendt dont il est facile de constater qu’elle n’avait que peu de goût pour la pensée freudienne, on entend cependant parfaitement ce que « structural » signifie ici : dès lors que le langage est en jeu, la question devient politique par définition. Le livre de Boni et Mendelsohn nous le met sous les yeux à chaque page. C’est d’ailleurs, à sa façon, également un livre d’histoire de la psychanalyse, l’histoire des déplacements théoriques à l’intérieur de ses corpus si divers. Ici, le sous-titre, L’empire du démenti, s’éclaire qui relève le primat du démenti. Dire « démenti », c’est écrire l’histoire en jouant de problèmes fondamentaux en tant qu’il y va immédiatement de questions de langues et de passages des langues les unes dans les autres, de ce qui s’appelle traduction et de ce que cela touche à l’irréconciliable et à l’agonistique, c’est à savoir encore par définition au politique.

La vie psychique du racisme, de Livio Boni et Sophie Mendelsohn

En somme, La vie psychique du racisme est un livre qui dit que la psychanalyse, en ce moment même, s’écrit, mais non sans écrire l’histoire et dans l’histoire. C’est qu’on ne peut aborder la place de l’inconscient dans la question de ce que les auteurs appellent « l’énigmatique persistance » du racisme sans commencer par se pencher sur « les grands partages coloniaux ». Et, strictement en même temps, il y a une place de l’inconscient dans tout racisme. Il y a un antisémitisme inconscient, il y a un racisme inconscient et il y a une responsabilité de l’inconscient. Disant cela, je propose d’entendre depuis l’inconscient ce que « systémique » qualifie dans cette locution que beaucoup ne veulent pas entendre (sachant bien mais quand même…) : racisme systémique. L’Histoire, son écriture, est faite de fantômes, de revenants, d’esprits, de survivances et de traces. Avec chacun de ses termes, l’inconscient est en jeu. D’où l’on peut déduire deux choses au moins : d’abord, et encore une fois, qu’il ne peut pas ne pas appeler le collectif, ou, comme on voudra, la relation ; ensuite, que c’est bien pour cela que Livio Boni et Sophie Mendelsohn ont repris et relancé le « démenti » qui, montrent-ils, à la différence du refoulement, engage immédiatement la question de ce collectif même.

Faire (de) la psychanalyse, aujourd’hui, et en faire en pensant du nouveau, par là même rappeler à celles et ceux qui l’oublient ou ne veulent pas le voir qu’elle existe dans sa puissance théorique et qu’elle apporte son tribut à la pensée contemporaine et à venir, cela consiste certainement en cela. Et la fécondité théorique requiert des passages et des articulations entre psychanalyse, anthropologie, philosophie, littérature, cinéma et tout ce qui permet de construire de la pensée et de chercher des formes afin de la rendre manifeste et efficace, c’est-à-dire pour créer des effets dans le monde. L’occasion est là d’inviter le lecteur à se rendre, en même temps qu’il lit ce livre et cet article, sur le site riche de grands textes fondamentaux du Collectif de Pantin.

On verra alors non seulement que penser est une action, mais encore que, oui, la psychanalyse est là qui se renouvelle et invite la pensée à un mouvement permanent (au-delà, ailleurs, et sans intérêt pour les querelles de chefferies, de clochers, d’écoles et autres polémiques parfaitement stériles qui l’auront recouverte jusqu’à laisser penser qu’elle avait disparu du champ théorique). La vie psychique du racisme en est la plus belle preuve. Mouvement, cette façon d’attraper un concept, une notion, ou un signifiant de la langue de la psychanalyse et d’en ausculter les métamorphoses, les incidences des différentes traductions, les possibles laissés en souffrance jusque-là et ce qu’il peut encore offrir, cet alors nouveau vieux vocable (« paléonymie », aurait peut-être dit Derrida), pour accueillir ce qui appelle dans la langue et celles et ceux qui arrivent.

La psychanalyse est une pratique de l’accueil : ce livre, par son écriture et son existence, le signe fermement. Ainsi du « démenti » qui, passant par la subtilité du questionnement de Boni et Mendelsohn, se manifeste désormais comme un opérateur politique fondamental. Pourquoi  fondamental ? Parce qu’on saisit en lisant ce qu’ils en font depuis le corpus freudien, en passant par Mannoni et Lacan, que les fondations mêmes de la psychanalyse sont toujours politiques et que le démenti en question politise tout ce qu’il touche, qu’on le veuille ou non. Proposition inouïe : le démenti écrit une autre histoire de l’inconscient, non plus depuis le refoulement. Inextricabilité du politique et de la psychanalyse jusques et y compris dans ses concepts fondamentaux, et leurs histoires, donc.

La vie psychique du racisme, de Livio Boni et Sophie Mendelsohn

Livre du psychanalyste Octave Mannoni (1950), réédité sous le titre « Prospero et Caliban » (1984) et « Le racisme revisité » (1997)

En régime colonial, dans les processus de décolonisation ou dans nos temps de postcolonie, l’œuvre du démenti fait trace. « Freud ajoute une note de bas de page », écrivent Livio Boni et Sophie Mendelsohn, « permettant de distinguer la spécificité du démenti, qui efface le souvenir mais pas l’expérience traumatique elle-même ; les traces en sont gardées, mais déformées, modifiées, rendues ainsi indirectes. » Après « modifiées », on trouve un appel de note. Et, à leur tour, Boni et Mendelsohn, en marge, écrivent : « Le terme employé par Freud pour qualifier cette opération complexe est celui d’Entstellung, à la fois déformation et transposition, toutes deux nécessaires pour produire du non-reconnaissable. »

C’est dans ce rapport du démenti et de l’Entstellung que se comprend ce qui s’ouvre avec ce livre. On peut citer Freud lui-même, cette fois dans L’homme Moïse et la religion monothéiste, afin d’appuyer la thèse des auteurs et d’insister encore sur l’intelligence de leur travail qui, par le démenti, s’attaque aux racismes. Ce dernier texte de Freud est d’ailleurs une grande et difficile réflexion, originale, cryptée, écrite entre les lignes, sur l’antisémitisme. Il faudrait travailler méticuleusement les articulations entre l’antisémitisme et les racismes, pour élaborer ainsi les constructions théorico-politiques efficaces et nécessaires pour les combattre. « Il en va de la déformation d’un texte comme d’un meurtre. Le difficile n’est pas d’exécuter l’acte mais d’en éliminer les traces [1]. »

The decolonization of myself, désidentifier, défaire, dénouer, désédimenter, désessentialiser, démentir le démenti… Chacun de ces mots est une affirmation. Et la psychanalyse, celle que Boni et Mendelsohn montrent en acte dans ce livre, celle qui ne cesse d’ouvrir l’à venir, ouvre le logos, élargit l’universel par greffes, boutures, additions, multiplications, attention, vigilance, qui-vive devant toutes les singularités en même temps. Oui, la question est vieille des rapports entre le singulier et l’universel et, oui, une vieille question est grande d’appeler sans cesse de nouvelles réponses et d’éveiller à l’interminable de ses recommencements.

Pendant ce temps-là, d’autres préfèrent ne pas écouter ce qui arrive et continuent à mener toujours la même guerre de cent ans. Leur temps s’est arrêté. La rengaine ressasse et remâche. Les discours, fatigués. Les tympans sont crevés. La psychanalyse est ailleurs. Toujours ailleurs. Elles et ils le savent bien… mais quand même !


  1. La suite fait raccord avec la référence prise par Boni et Mendelsohn : « On aimerait prêter au mot Entstellung le double sens qu’il peut revendiquer, bien qu’il n’en soit plus fait usage de nos jours. Il ne devrait pas seulement signifier : changer l’aspect de quelque chose, mais aussi : changer quelque chose de place, le déplacer ailleurs. Dans bien des cas d’Entstellung de texte, nous pouvons donc nous attendre à trouver, caché ici ou là, l’élément réprimé et dénié, même s’il est modifié et arraché à son contexte. Seulement, il ne sera pas toujours facile de le reconnaître. »

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